Gustav Hofer : Entrevue

On 19/06/2012 by Nicolas Gilson

Gustav Hofer était présent au Brussels film Festival pour y présenté le film qu’il a réalisé avec Luca Ragazzi, ITALY : LOVE IT OR LEAVE IT. Le documentaire, dans lequel les comparses se mettent en scène dans en voyage à travers l’Italie afin de savoir s’ils vont rester dans le pays où le quitter, a séduit le public bruxellois puisqu’il en a reçu le prix.


Comment est né ITALY : LOVE IT OR LEAVE IT ?

C’est un peu le bébé de notre premier film, SUDDENLY LAST WINTER (Improvvisamente l’inverno scorso) avec lequel on a fait le tour du monde. Et dans chaque lieu où on est allés, on a rencontrés des italiens de notre génération qui sont partis. Et dans le même temps on s’est rendu compte que la vision que les étrangers ont de l’Italie est soit très romantique, soit liée à Berlusconi. On a aussi présenté SUDDENLY LAST WINTER dans tout le pays, du Nord au Sud, et là on a rencontré des gens engagés qui veulent changer cette Italie et on a retrouvé ce côté de l’Italie que l’on aime mais qui est rarement bien raconté. On a voulu faire un mélange de cette expérience. C’est une question aussi que chaque italien se pose.

Vous vous mettez en scène dans le film. Celui-ci démarre sur votre nécessaire déménagement qui conduit à la question de rester en Italie ou de quitter le pays. Vous vous êtes réellement posés cette question ?

Oui. C’est vraiment la question de notre génération.

S’agit-il de la source du documentaire ou d’un prétexte ?

C’est vraiment la source du documentaire. C’est là où l’on a compris que c’était un bon moment pour travailler. Cela ne s’est pas fait en six mois (ndlr durée esquissée dans le film), on avait plus de temps. Il n’y a pas de scénario, tout s’est improvisé. Les dialogues entre Lucas et moi sont eux aussi improvisés. On voulait que le voyage ait un impact sur la décision (de partir ou de rester) et on savait que l’on voulait jouer avec les icônes. C’est pour cela que l’on a commencé au Nord avec la Fiat et la Bialetti. On a ensuite été dans le Sud (…) Au début du film on joue avec l’imaginaire que l’Italie a dans le monde : on utilise les clichés pour les détruire car c’est une façon italienne de regarder toujours le passé. Les italiens n’ont pas la capacité à regarder dans l’avenir, car on ne voit pas grand chose. Et les italiens ont oublié leur propre passé : on s’est tenu à la grande histoire des années 50-60. Et en effet, dans la politique, dans les universités ou dans l’économie, sont encore là aujourd’hui les même gens qui étaient déjà au pouvoir dans les années 60. Il n’y a jamais eu de changement générationnel.

Vous prenez route dans une Fiat 500 qui change de couleur.

Il y a un film de Monicelli où le cheval change de couleur. Le film est rempli de petits hommages aux réalisateurs italiens. La séquence sur la terrasse où l’on entend la voix de Berlusconi, avec les draps de lits qui sèchent, c’est en référence à UNE JOURNEE PARTICULIERE de Ettore Scola avec Sophia Loren et Marcello Mastroinanni. Moi je suis Sophia. On a vraiment fait les mêmes plans. Là dans le film il y a la voix de Mussolini et on a mis la voix de Berlusconi.

Cette séquence aborde une série de questions liées à l’homosexualité qui est condamnée par Berlusconi. Ces questions se retrouvent en filigrane tout au long du film, puisque vous êtes un couple « gay ».

Avec notre premier film on a déjà parlé des droits des « gays » en Italie. Cette fois, on s’est dit que c’était important de faire un pas en avant et de les envisager comme établis. Je crois qu’aujourd’hui ça doit être, ça peut être la normalité pour le public aussi. En faisant cela, c’est assez fort pour les spectateurs qui se demande si on est en couple ou pas. Mais après quelques minutes ça devient tellement naturel. Je pense que pour ancrer une conscience, c’est plus facile de faire des choses comme cela que de faire un film militant. Parce que comme cela on peut toucher un public qui autrement n’irait pas voir le film parce qu’il serait classifié « film gay ». C’est la première fois que la télévision italienne (RAI3), qui a montré notre film dans la version courte, montre un couple gay dans un film où l’homosexualité n’est pas le thème central.

Le film s’est fait alors que Berlusconi était encore au pouvoir. Est-ce qu’il y a déjà des différences notables en Italie ?

Berlusconi n’est plus là mais il est toujours prêt à revenir. Il a vraiment changé la culture et la mentalité des italiens. Une grande partie des choses que l’on voit dans le film sont toujours là. Et ça ne va pas changer du jour au lendemain. Avec Berlusconi il y a eu un changement complet de valeurs. La vulgarité et l’argent facile, qui étaient condamnables avant, sont ainsi devenues de réelles valeurs.

Dans le film, vous vous rendez à un colloque de soutien à Berlusconi où les gens, qui sont de réels supporters, semblent endoctrinés.

En faisant le tournage on a découvert une choses très belle : ce ne sont que les vieux qui étaient là. Je crois que pour eux, Berlusconi leur permet de se sentir encore jeunes. Beaucoup d’italiens ont eu des avantages avec lui, c’est aussi pour cela qu’ils continuent à voter pour lui. Avec Berllusconi, l’illégalité est arrivée au pouvoir et cela a donné des avantages à beaucoup de monde.

Au coeur de votre documentaire, il y a des séquences animées.

On aime beaucoup jouer avec les langages du documentaire et du cinéma. Les animations sont utilisées pour raconter en peu de temps des histoires complexes comme celle des déchets toxiques. On voulait jouer avec les symboles aussi. On aimait un aspect « fait à la main », un peu comme le cinéma de Michel Gondry qu’on a pris en exemple. Quand on a discuté avec les animateurs on a voulu vraiment cette touche artisanale.

Votre film est présenté ici à Bruxelles lors d’un gala organisé en partenariat avec l’Ambassade d’Italie. Alors que l’image du pays n’y est pas forcément valorisante. N’est-ce pas paradoxal ?

C’est très intéressant. Cette fois, les ambassades italiennes aiment le film car si on montre beaucoup de problèmes, on montre aussi des gens qui cherchent à changer les choses. Avec notre premier film, les ambassades nous avaient complètement ignorés. Ils ne voulaient pas soutenir les festivals qui avaient choisi notre film. Ce film-ci est une déclaration d’amour de notre part pour l’Italie : inviter les italiens à changer d’attitude et essayer de retrouver de l’amour pour leur propre pays.

Tous les protagonistes que vous rencontrez sont amoureux du pays, à l’instar de Loredana Simioli (l’actrice de REALITY qui tourne au burlesque la problématique des déchets à Naples) qui dit que si elle devait envisager de quitter Naples un jour, ce sera celui où tout se passera bien ou comme ce Sicilien qui refuse de quitter sa terre.

C’est un moment qui a beaucoup compter dans mon changement d’attitude. Parce que l’idée de base était de ramener Lucas en Sicile pour gagner des points en faveur de ma cause (quitter le pays). Lorsque je lui ai demandé pourquoi il restait en Sicile alors que la communauté l’a complètement isolé, sa réponse m’a beaucoup impressionné. On a voulu célébrer cette société civile dans notre film qui est quelque chose d’unique ou presque en Europe d’être ainsi engagé.

Cet engagement est local ou national ? Loredana Simioli parle de Naples, pas du pays.

Il y a toujours un rapport très fort avec le lieu d’origine. Les italiens sont très locaux. Ce qu’il manque souvent aux italiens c’est une sorte de patriotisme, d’amour pour leur propre pays. Avec le film on voulait inviter les gens à être un peu plus fiers de l’Italie. Les italiens sont très autocritiques et ils sont oubliés qu’il y a des choses qui les rendent uniques comme leur humanité et leur chaleur. C’est souvent cela qui manque aux italiens qui ont quitté le pays.

Une des critiques les plus formulées à Cannes à l’encontre du film REALITY de Matteo Garrone était de dire que ce film arrive trop tard à un moment où la télévision n’a pas autant de force sur les gens, alors qu’en Italie elle semble avoir un réel impact sur le quotidien des gens.

Elle a toujours un impact sur la culture de masse. Mais en même temps il n’a pas le monopole de l’information. La télévision continue cependant à proposer le modèle de société que les gens veulent suivre : les filles veulent devenir show-girls et les mecs footballeurs. Et il faut être à la télévision ! C’est pour ça que filmer les « berlusconiens », c’est super car ils sont contents dès qu’ils voient une caméra. Ils aiment les caméras.

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