Interview : Guillaume Senez

On 26/12/2015 by Nicolas Gilson

Après avoir séduits de nombreux festivals avec ses court-métrages, Guillaume Senez est propulsé sur le devant de la scène en 2015 avec la sélection de son premier long-métrage, KEEPER, à Locarno avant de rencontrer le public de Toronto, Varsovie, Hambourg, Tallinn ou encore Marrakech. KEEPER, c’est l’histoire de Maxime et de Mélanie qui on 15 ans et qui sont très amoureux. Lorsque Mélanie découvre qu’elle est enceinte, Maxime va faire des pieds et des mains pour pouvoir garder l’enfant. Le film recevra notamment le prix de la critique au FIFF de Namur avant d’ouvrir le 11 ème Be Film Festival. Rencontre avec le réalisateur.

Guillaume Senez, réalisateur de 'Keeper'

Qu’est-ce qui vous intéressait à travers la réalisation de KEEPER ? - J’avais envie de parler de la paternité. Etant moi-même papa de deux enfants, c’est quelque chose qui me travaille et qui devient même viscéral dans mon travail créatif. J’avais envie de parler de l’adolescence qui est une période importante de ma vie. C’est quelque chose que j’aime bien filmer. C’est une période que je connais, je pense que ce n’est pas pour rien qu’il y a beaucoup de premier long-métrages qui parlent d’adolescence. J’aime cette fraicheur, cette spontanéité. J’avais envie de mixer les deux.

Les questions de filiation et d’abandon semblent au centre de votre cinématographie. - On parle toujours un peu de soi. Je n’ai pas eu mes enfants à 15 ans, donc ce n’est pas du tout autobiographique. Maxime me ressemble beaucoup dans des détails. DANS NOS VEINES est plus sur la transmission. U.H.T. parlait de ma vie en tant que réalisateur, je ne suis pas agricole mais c’était l’idée de comment essayer de vivre de sa passion et ne pas y arriver. La scène où Maxime court sur les Girls in Hawaii, c’est moi : cette espèce de moment où tu vas courir en t’accrochant à tes idées, en fonctionnant sur l’envie, sans trop intellectualiser ce qui vient de se passer. Il y a plein de détails que je vais puiser ou que les comédiens vont puiser chez moi. C’est logique, c’est du cinéma intime.

Le football est aussi un élément personnel. - Oui, j’ai joué toute ma vie, entrainé aussi. Le football a payé mes études de cinéma. Même quand on est mauvais en football, on peut très très vite être payé. C’est complètement injuste.

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Il s’agit d’un premier long-métrage. Est-ce que la production a été facile à mettre en place ? - Comme beaucoup de premiers longs, c’est compliqué. Là d’autant plus que j’ai mis 5 ans à le faire. Il n’y a pas de star. C’est l’histoire de deux adolescents, (c’est) compliqué. Je ne donne pas le scénario à mes comédiens, dès lors c’est compliqué de choper des gens. C’est difficile. On s’accroche. On a eu deux fois moins d’argent que ce qu’on aurait du avoir pour payer les gens convenablement et faire le film en complète sérénité.

Puisque vous en donnez pas le scénario aux comédiens, comment travaillez-vous la mise en scène ? - J’explique la scène, les enjeux et les objectifs, et on en discute. Il n’y a pas de secret, ils connaissent l’histoire, les personnages et les relations entre eux. On fait une première improvisation, en plan séquence, pour leur laisser un maximum de liberté. On en discute, et, ensemble, on arrive au texte mais sans jamais le leur donner. Ce qui donne cette touche de spontanéité que j’aime bien. Au-delà de ça, c’est aussi un travail dans la collectivité qui me plait beaucoup. Tout le monde se sent impliqué, tout le monde propose des choses. Un peu comme dans le foot, on essaie d’atteindre un but : on sait où on veut aller, on ne sait pas encore comment mais on y va ensemble. C’est un travail commun.

Une méthode qui n’est pas sans conséquence sur l’approche esthétique. - Cette méthodologie nous amène pas mal de contraintes. Elle laisse une liberté énorme aux comédiens. Mon chef-op prend 10 degrés de manière à me laisser toute la pièce. Forcément, quand on travaille comme ça, on est obligés d’opter pour une caméra à l’épaule. On ne peut pas avoir des plans fixes – et puis je déteste les champs/contre-champs. Ce n’est pas forcément une volonté, par la force des choses on est obligés de travailler à l’épaule, en plan séquence et en cinémascope. On est obligés de travailler sur une largeur pour essayer de quadriller les personnages. La forme est amenée par la méthodologie.

On a travaillé sur des couleurs au niveau des vêtements et de la décoration. Ce sont des choses importantes pour moi parce que je tend à un cinéma proche du réel, vers quelque chose de très authentique, et j’essaie de ne pas rejeter toute forme d’esthétisme pour autant. On fait quand même attention. J’aime quand les films sont « beaux » aussi, sans que cela n’empiète sur le film. Je tends plus vers une recherche d’émotion et, mine de rien, la forme y contribue aussi.

Quelques ponctuations musicales rythment le film. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? - C’est arrivé un peu naturellement et j’en suis très content. Ce n’était pas prévu. J’adore la musique de film. Mon iTunes en est plein. Mais je n’arrive pas a en mettre dans mes films. J’ai toujours eu des problème avec ça. Et là, c’était assez évident. On avait besoin de respirations. Ça s’est fait au montage là où il fallait qu’on respire. Et on s’est rendus compte que ça arrivait à des moments hyper charnières : on passe d’un acte à l’autre par ces moments de musique. J’étais hyper content parce que c’était des musiques que j’avais dans mon iTunes et, par chance, on a réussit à avoir les droits – ce qui est très compliqué parce que c’est très cher. C’est un coup de chance.

Quelles ont été vos références ou vos influences ? - Ce que j’aime, en tant que cinéphile, c’est la direction d’acteurs. Je trouve ça hallucinant. L’originalité pour l’originalité, moi, ça ne m’intéresse pas. Dès qu’il y a un peu de corps et une direction d’acteurs comme dans LES REGRETS de Cédric Kahn, CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN – ce n’est pas du tout une histoire qui m’intéresse et c’est un de mes films cultes. L’APOLLONIDE de Bonello est une vraie claque cinématographique. J’adore être surpris par le jeu et par l’interprétation. KIDS m’a beaucoup marqué. Un peu bizarrement, je ne peux pas l’intellectualiser, j’ai vu une trentaine de fois CHUNGKING EXPRESS de Wong Kar-Wai. Evidemment il y a les frères Dardenne, LE FILS et LA PROMESSE m’ont beaucoup marqué.

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Comment s’est passé le casting ? - Bien. (rires) J’ai une super directrice de casting, Laure Cochener, avec qui j’ai fait mes court-métrages. Elle ne m’a jamais présenté de mauvais comédien, c’est hallucinant. On a vu une centaine d’adolescents parce que je voulais que les comédiens aient vraiment l’âge des personnages qu’ils incarnent. Ça limitait le choix des possibles. C’est Ursula Meier, qui avait lu le scénario, m’avait parlé de Kacey (Mottet Klein). J’avais le souvenir de L’ENFANT D’EN HAUT, un peu frêle. Elle m’a dit qu’il avait changé et m’a conseillé de le voir. Et en terme de jeu il était hallucinant. Au-delà de trouver un comédien, il fallait surtout trouver un couple. Galatéa (Bellugi) est arrivée en proposant un peu l’inverse de Kacey, avec sa timidité et sa fragilité. On dit toujours que les contraire s’attire, et c’est ce qui s’est passé.

Qu’est-ce qui a motivé le choix du titre, KEEPER ? - Il y a deux choses : « to keep », garder l’enfant évidemment, et le gardien de but. Je trouvais que c’était une belle symbolique. Quand tu es gardien de but, tu es dans cette impuissance de ne pas savoir faire évoluer le résultat, tu ne sais pas aller marquer un goal, tu sais limiter la casse mais tu ne sais pas aller faire gagner le match. Par rapport à cette histoire de grossesse adolescente, Maxime est pareillement impuissant : il sait influencer Mélanie mais il n’a aucun pouvoir de décision. J’aimais bien cette métaphore.

Guillaume Senez entouré de ses comédiens, Galatea Bellugi et Kacey Mottet KleinInterview réalisée au FIFF de Namur en octobre 2015

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