Guillaume Gallienne : Entrevue

On 20/11/2013 by Nicolas Gilson

Guillaume Gallienne est venu présenter LES GARCONS ET GUILLAUME, A TABLE ! au FIFF de Namur. Lors d’un marathon presse, alors que le couple royal fait sa « Joyeuse Entrée » dans la ville, nous nous rencontrons en fin de journée sous le chapiteau du festival. L’espace est bondé, ce qui rend complexe l’enregistrement. Le Sociétaire de la Comédie Française se montre toutefois disponible et à l’écoute, parlant avec exaltation de son film.

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Pourquoi avoir adapté votre monologue au cinéma ? - Je voulais en faire un film dès le début. L’histoire est née d’une séance de psychanalyse où je me suis souvenu que ma mère disait « Les garçons et Guillaume, à table » ! Même si consciemment c’était les deux aînés qui étaient proche en âge… elle aurait pu dire « Les garçons », tout court. Quand je m’en suis rendu compte, toutes les anecdotes, qui n’étaient à l’époque que des anecdotes isolées, se sont emboîtées : il y a eu un puzzle qui s’est fait. J’ai vu l’histoire d’un jeune homme passif, trop passif pour un homme. Le fil s’est déroulé et pour moi c’était déjà un film.

Mais vous avez opté pour le théâtre, pourquoi ? - Il se trouve que la première personne qui m’a donné une carte blanche est un homme de théâtre, Olivier Meyer, qui dirige le Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne. Sur le moment je me souviens lui avoir dit que si c’était pour lire du Proust avec une harpiste derrière moi, j’étais trop jeune. Il m’a dit que non, qu’il donnait une carte blanche à Guillaume Gallienne. Je me suis dit de prendre aux mots le libellé du titre et d’aller au bout du concept. J’avais une histoire, je ne pensais pas la faire au théâtre, mais je me suis dit « allons-y, faisons ça ». J’ai commencé à écrire, je l’ai lu à une amie et à ma belle-mère ce qui m’a permis de localiser tout de suite l’écueil qu’il fallait éviter, à savoir le règlement de compte ou la plainte. Du coup, j’ai tout écrit dans l’humeur que j’avais quand je racontais les histoires isolément. Ensuite, le film m’a permis de raconter des choses que je ne pouvais pas raconter au théâtre.

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Comment avez-vous trouvé le fil conducteur du scénario ? - En fait, c’est Isabelle Adjani qui me l’a donné. Je le pressentais mais je ne l’avais pas nommé. Vers la dernière du spectacle, elle m’a dit : « C’est impressionnant à quel point on assiste à la naissance d’un acteur, parce que c’est quelque chose qu’on ne raconte jamais. On ne veut pas le savoir ou alors on le banalise. Et vous, on comprend vraiment comment vous êtes devenu acteur ». Ça a tout de suite pointé quelque chose que je pressentais : je commencerais du théâtre, je raconterais ce qui se passe en moi pendant la représentation. Surtout, je filme le théâtre d’une manière très naturaliste, comme un documentaire. Et quand je plonge dans le « flash-back » – disons – on arrive dans un milieu qui est cette grande bourgeoisie française, très peu montrée au cinéma français, et qui, elle, est très théâtrale, avec un décorum très présent et un jeu lui-même théâtral. Je l’ai fait exprès pour que quand le personnage grandit, évolue, le cadre commence à être moins figé… Au dur et à mesure, finalement, le théâtre et la réalité se rejoignent. C’est ce qui s’est produit en moi : c’est par le théâtre que je suis devenu moi. C’est pour ça d’ailleurs qu’au premier plan du film j’enlève le masque et je n’ai plus de maquillage : je suis à vif pour raconter ma vérité. Ce n’est peut-être pas la vérité, mais c’est la mienne.

Quelles sont les possibilités que le cinéma vous offrait ? - Le film me permettait aussi de raconter le vérité des autres. Ce que je ne pouvais pas faire dans la pièce puisque je jouais tout le monde. En fait, je les croquais, je les dessinais. Par exemple, le prof d’équitation, alors que je ne lui en avais pas parlé, met un tel enjeu à ce que ça marche que c’en devient bouleversant. Ça, je n’y avais presque pas pensé. J’avais joué l’autorité du prof mais je n’avais pas cet « enjeu » que ça marche. Mon père, j’avais très peu le temps de le jouer, de le défendre. Alors qu’ici, (avec André) Marcon, on voit bien le trouble, on voit bien que c’est son fils et qu’en même temps il a en face de lui une autre planète. La mère aussi je crois que je la défend beaucoup mieux dans le film que je ne le faisais en scène. Une chose très importante aussi, c’est qu’en jouant tous les personnages sur scène, je ne pouvais pas raconter la passivité de Guillaume. Je jouais tout le monde mais finalement je me jouais très peu. Or la passivité est essentielle.

Pourquoi ? - Parce que je me suis rendu compte qu’on est très nombreux de ma génération, sous prétexte de passivité, à avoir été étiquetés d’homosexualité. Certains avec un refus catégorique, d’autres se sentant presque obligés de l’être. Parce qu’après Mai 68, avec l’explosion des tabous, on passait pour quelqu’un de très ouvert si on disait :« mon fils est pédé ». Et le môme, avant même de découvrir sa sexualité, était catalogué à cause de sa passivité. C’est vrai que dans ma famille, mes frères étaient sportifs…

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Vous faites un « coming-out » d’hétérosexuel. - Ce qui m’énerve, c’est que je ne suis pas hétérosexuel. Il se trouve que je suis tombé amoureux d’une femme. Je pourrais tomber amoureux d’un homme. J’ai l’impression de le raconter ça et, visiblement, on reste au fil de la dramaturgie qui est conclue par ça. Donc, c’est dans le marbre. Et bien, non. L’émotion que j’ai quand je tombe amoureux de Jeremy, je peux la retrouver dans la seconde. C’est ce que me dit ma tante un moment dans le film : « C’est très simple, tu vas tomber amoureux. Si tu tombe amoureux d’une femme, t’es hétéro. Si tu tombe amoureux d’un mec, t’es homo. Point ». Et en fait, c’est un peu con aussi parce que ce n’est pas soit l’un, soit l’autre – chez moi en tout cas. C’est ce que dit la grand-mère : « On ne renie rien, on n’usurpe rien, on ne justifie jamais ». Je ne peux pas renier vingt ans de schizophrénie totale à me prendre pour une femme. Ça fait partie de moi, ça me constitue. Alors, oui, en effet, il se trouve que ma vie amoureuse fait que j’ai une vie sexuelle « hétéro ». Mais on sait bien tous, quand même, que ce n’est pas aussi simple.

Toutefois les hétérosexuels ne passent pas par cette étape de « coming-out », d’où l’intérêt, aussi, de la mettre en scène. - Moi j’ai l’impression qu’on y passe tous. J’en sui persuadé. On passe tous par un moment de questionnement :« Ah, je suis un homme, c’est quoi ? ». Les filles quand leurs seins poussent, le maquillage,… C’est quoi être une femme, être féminine ? C’est quoi la sexualité féminine ? Dans le film, je fais exprès, à un moment, de dire « quand ça t’arrivera, ferme les yeux et pense à l’Angleterre ». On fait quoi ? On fait comment ? Les mecs pareils. On passe tous par là.

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Vous n’avez pas peur de mettre à mal certaines figures homosexuelles. - Je joue surtout sur le cliché de certains « homos », entre eux, dans un schéma homosexuel qui est hyper codifié. Parce que je l’ai vécu, et c’est complètement con. Je me suis dit que tout était schématisé, que tout est déjà codifié et qu’on n’invente rien. Là, je me suis dit qu’il y avait un problème. Si on n’invente pas, franchement, ça m’ennuie.

Vous témoignez d’un sens de la dérision total et allez très loin dans votre mise à nu. Comment avez-vous développé cela ? - Je n’ai pas l’impression d’avoir traité le personnage autrement que je n’ai traité les autres personnages. Après je me suis pris des retours de gouffre en pleine gueule pendant le tournage auxquels je ne m’attendais pas du tout. Mais en fait ça arrive même avec d’autres personnages, je sais qu’un jour (sur le tournage du film YVES SAINT LAURENT), dans le rôle de Pierre Berger, je me suis retrouvé fauché parce qu’il y a eu un écho en moi auquel je ne m’attendais absolument pas.

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Guillaume Gallienne - Interview - FIFF 2013 © Maya

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