Grand Central

On 26/08/2013 by Nicolas Gilson

Rebecca Zlotowski s’essaie au jeu délicat du fondre en même portrait romanesque et réalisme social. Bien que manquant de radicalité et témoignant d’une mise en scène quelque peu artificielle et appuyée, elle livre un film pertinent.

Grand Central - Tahar Rahim

«  Si je te dis la vérité, tu ne vas pas me croire. Et si je te mens, ça ne va pas te plaire. »

Sans formation et sans le sous, Gary (Tahar Rahim) se rend sur le site d’une centrale nucléaire afin de s’y faire engager. Il y rencontre Tcherno (Johan Libereau) avec qui il se lie bientôt d’amitié et trouve un logement dans un camping à proximité. Sous l’égide de Gilles (Olivier Gourmet), ces gamins flirtent avec le danger risquant au quotidien de se faire contaminer par « la dose ». Gary doit faire face à ces radiations invisibles au même titre qu’aux sentiments amoureux qui l’animent à l’égard de Karole (Léa Seydoux) a priori inaccessible car promise à Toni (Denis Ménochet)…

Au scénario se tissent et s’entremêlent deux lignes narratives : la réalité d’un cadre de travail pour le moins extrême et la naissance d’une romance trouble qui en exacerbe les enjeux. Les deux trames se complètent, se nourrissent au point de se fondre l’une à l’autre, de se confondre. Rebecca Zlotowski nous confronte avec acuité à un univers où la naïveté et l’urgence sociale comptent bien plus que la santé : qu’importe de s’exposer aux radiations nucléaires si cela permet de gagner de l’argent et de profiter d’un semblant de vie ? N’y a-t-il d’ailleurs pas là quelque chose de grisant ? Après tout, ce travail est accessible sans réel bagage formatif. Belle société que le nôtre.

Mais l’optique envisagée est solaire : Gary en veut sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Il a besoin d’argent et nulle arme autre que sa bonne volonté. Nous partageons sa surprise lorsqu’à chaque étape de son recrutement rien ne semble poser problème. Ses atouts sont alors sa volonté et sa santé. Et si la première ne cesse de se renforcer, c’est au détriment de la seconde. Fougueux, il s’éprend rapidement de Karole la compagne et future épouse de Toni, son collègue. Cette liaison est elle aussi extrême : interdite, elle se doit d’être invisible – comme la dose. Et si les amants se découvrent avec simplicité, la réalité de leur relation n’est pas moins complexe que celle de la centrale.

Grand Central - Léa Seydoux

« - C’est quoi ça ?
– Bhein, c’est un body. »

Bien que la trame scénaristique composée par la réalisatrice et Gaëlle Macé (l’une des co-scénaristes de BELLE EPINE) mette judicieusement en place ces deux réalités, la construction peine à trouver son équilibre. Le point de vue adopté n’a de cesse d’osciller entre celui central de Gary et celui de protagonistes secondaires lorsque cela semble arranger les scénaristes ou simplement leur permettre de mettre en scène ce qu’elles veulent dire. Le dialogue s’impose ainsi comme le réel révélateur des enjeux soulevés quitte à ce que les mots nécessaires soient prononcés par des personnages qui ne semblent exister qu’à cette fin. En parallèle, certaines séquences paraissent être autant de tableaux évocateurs, certes plein de sens, platement monstratifs – à l’instar d’une scène où l’on rase les cheveux d’une jeune femme exposée à trop de dose (et que dire du manque ponctuel de finesse comme par exemple l’évocation du fruit défendu – à moins qu’il ne s’agisse d’une référence à BIR ZAMANLAR ANADOLU’DA de Nuri Bilge Ceylan).

En optant pour un cadre le plus souvent serré et une lumière naturelle où le soleil se veut irradiant, Rebecca Zlotowski tend à mettre en place une vive dynamique. La fluidité du mouvement de la caméra s’impose avec charme. Toutefois jure ponctuellement une mise en scène alors appuyée oscillant du flou au net, jouant d’effets de ralenti ou renforçant l’impression de tableaux – et dès lors de la recherche de la belle image – à travers une composition tellement palpable qu’elle en devient artificielle.

La direction d’acteur semble suivre cette logique de mise en scène : entre un naturel magnifié et une artificialité assassine – ou comment au sein d’un même film les comédiens peuvent paraître diablement justes et tristement faux.

Alors que le montage est à dessein abrupte et transcende l’émoi et la tension des protagonistes, l’enrobage musical pratiqué ancre un cruel contraste et ruine le réalisme premier. Glissant d’une séquence à l’autre l’incessante musique s’impose comme un leitmotiv abscons mélangeant les genres et semblant faire référence à « La flûte enchantée »… Cette addition d’instruments, cette superposition de sons, saoule-t-elle peut-être les protagonistes à mesure qu’elle nous assomme plus qu’elle ne nous enivre.

Grand central - Affiche

GRAND CENTRAL

Réalisation : Rebecca ZLOTOWSKI
France – 2013 – 94 min
Distribution : Cinéart
Drame / Romance

Cannes 2013 – Un Certain Regard

Tahar Rahim - Grand central

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>