Gianni Di Gregorio : Entrevue

On 01/06/2011 by Nicolas Gilson

Entre Amsterdam et New-York, après la France et la Suisse, Gianni Di Gregorio fait un passage éclair à Bruxelles. Le temps de quelques interviews et d’une nuit. Emporté dans un marathon médiatique, le réalisateur-scénariste-interprête de GIANNI E LE DONNE est incroyablement humain et chaleureux. Il s’excuse du retard qu’il n’accuse pas, s’amuse de partager un ascenseur étroit et de déambuler dans des couloirs labyrinthiques avant de s’émerveiller devant la vue offerte par la terrasse de sa chambre située au dernier étage. Il s’excuse encore pour son français appris à l’école il y a de nombreuses années. Mais il se veut rassurant en indiquant que son producteur, qui ne parle pas français, maîtrise l’anglais et peut rester là si besoin est. La jovialité de Gianni Di Gregorio est impressionnante : en un éclat de rire (et l’homme rit beaucoup), il nous transporte dans un univers fantasque qui ressemble à celui qu’il met en scène.

Le protagoniste principal que vous interprétez se prénomme Gianni, comme vous. Où est la limite entre la fiction et la réalité ?

Moi aussi je me pose la question. Ce second film est beaucoup plus autobiographique. Le premier (PRANZO DI FERRAGOSTO) l’était en parlant de ma mère, du temps que j’ai vécu avec elle. Les difficultés de la vie avec ma mère et ses amis. Mais ce n’était pas pour autant vraiment autobiographique. Après le premier film, alors que j’étais terrorisé car ça a été un succès international, j’ai ressenti la nécessité de faire celui-ci. J’ai eu le courage de faire un film que j’espère sincère. Je voulais parler du moment où à un certain âge les femmes ne te regarde plus parce que tu es déjà passé.

Ou différemment.

Oui, car le regard érotique, un peu sentimental, n’est plus là. J’ai été très touché par ça. Et puis, aussi, mes amis de mon âges sont préoccupés, terrorisés par cette situation. Cela me touchait profondément. J’ai donc voulu faire un film pour exorciser cette peur. J’ai voulu en rire aussi. Mais je ne suis pas sur que l’exorcisme fonctionne. La situation s’empire (rires).

On retrouve un rapport à la mère très important, ainsi qu’une importance de l’argent…

Le personnage de la mère est semblable à la mienne. Vraiment. Lorsqu’elle était âgée, elle a joué avec ses amis et elle a détruit un petit patrimoine. Je voulais le raconter. Je demandais à ma mère si elle avait payé la maison, ses factures. Et elle me répondait que oui. Mais ce n’était pas vrai. Lorsqu’elle est décédée, j’ai payé pendant dix ans tous ses arriérés. Mais c’est aussi amusant, non ? Et je voulais le raconter. Elle était très heureuse avec ses amis alors je le comprenais aussi.

Et la magie du cinéma vous permet d’exagérer les choses, comme la « petite » collation.

Oui. La petite collation… mais ma mère recevait vraiment comme ça ses amies de 90 ans.

Il est troublant de découvrir que le prénom de chaque personnage est son prénom réel.

J’aime beaucoup un jeu très naturel. Alors il y a des acteurs et des actrices qui ne le sont pas. Il y a des amis, des gens que j’ai rencontrés. Il y a ma fille aussi qui n’est pas actrice. Cela permet d’atteindre une sincérité. Ma fille par exemple vit encore la situation qui est racontée dans le film. Pendant trois ans, chaque matin, au moment du café, elle me disait qu’elle ne parvenait pas à quitter son fiancé. Tous les jours… Alors dans le film je l’ai priée de faire ce qu’elle fait tous les jours. Et elle était très juste (rires). Il y a effectivement beaucoup d’autobiographie. Le personnage c’est moi en vérité. Avec une exagération. Mais avec beaucoup de « vrai ». Pour un acteur, être appelé par son nom permet une immédiateté dans le jeu. J’aime trouver des personnages vrais. Après avoir choisi les acteurs, il faut, je crois, voler quelque chose de leur vie. Lorsque je dirige les acteurs je leur dis de parler comme ils veulent. Ils sont très libres. Aussi de leurs mouvements. Du coup ils sont plus naturels. Ils ne sont pas mécaniques. Et la caméra est libre de les suivre. Si un personnage se lève précipitamment et sort du cadre, nous allons le suivre. C’est un système pour voler quelque chose de vrai. J’ai été surtout scénariste. J’ai écris un scénario très précis. Après, pendant le tournage, c’est l’élément humain qui compte. La découverte des comédiens est très importante pour moi.

Votre casting est très éclectique, on retrouve à la fois votre fille et Lilia Silvi qui était actrice dans les années 30-40.

J’ai vu la photo de cette vieille dame. On m’a alors que dit c’était une enfant prodige. C’était la Shirley Temple italienne. Elle avait épousé un important joueur de football qui était jaloux et qui l’a empêchée de continuer à être actrice. Elle était vraiment très heureuse de faire le film. C’est une grande actrice, terrible. Elle a une forte personnalité. Elle s’est rendue compte qu’une scène était trop longue, que le rythme n’était pas bon. Elle m’a alors dit que si je coupais la scène, elle me tuait !

Toutes les dames âgées ont un caractère presque dictatorial.

Ma mère – comme toutes ses amies – avait une personnalité dominante. J’ai été comme écrasé. En Italie, et surtout dans le Sud, la mère conditionne toute la vie sentimentale et érotique du fils. Le temps change, mais cela n’évolue pas (rires).

Votre personnage ne travaille plus car il a été prépensionné, et parallèlement la jeune génération de garçons ne travaille pas, alors que les femmes sont toutes actives.

Il y a en Italie beaucoup d’énergie féminine dans la société. J’ai l’impression que les femmes sont plus fortes. Les hommes sont plus fragile… quelque chose a changé. Les femmes ont plus de force vitale que les hommes au même âge. Je l’ai vu d’un film à l’autre. Les vieilles dames de PRANZO DI FERRAGOSTO ont pris beaucoup de plaisir à se revoir. Elle s’en sont amusées. Dans le second film il y a les trois personnages masculins. Ils ne sont pas allés au cinéma. Ils sont restés sur leurs chaises. Le cinéma est pourtant à 300 mètres. Il y a un caractère différent. En Italie les hommes se lamentent. Les femmes pas.

Vous tournez à nouveau dans votre quartier.

Oui. Le quartier où j’habite encore, dans le centre historique. J’aime beaucoup le Trastevere . C’est mon lieu d’observation. Lorsque je me promène, je m’arrête et je discute. Il y a un matériaux humain énorme. J’aime beaucoup raconter de petites histoires, du monde normal, avec l’espoir de créer quelque chose d’universel. Les sentiments, les peurs, les désirs. Mon quartier est très important pour moi.

La musique semble faire partie du film. A-t-elle été écrite avant le tournage ?

Les musiciens sont en fait très jeunes. D’ailleurs tout le monde me disait que j’étais fous de travailler avec « ces petits musiciens ». Ils ont composés la musique en amont, en lisant le scénario – comme pour l’autre film. Ils ont entendu le sentiment du film. Pendant le montage, nous avons monté avec la musique. Si bien que la musique s’est intégrée aux images. C’est une manière particulière de travailler. Je dis toujours à mes amis cinéastes de faire la musique avant. C’est un travail particulier. Je suis considéré comme un expérimental.

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