Critique : Gett – Le procès de Viviane Amsalem

On 29/08/2014 by Nicolas Gilson

Shlomi et Ronit Elkabetz abordent avec brio un sujet choquant. Ils s’intéressent à la réalité du mariage juif qui objectualise purement et simplement la femme. En effet, si elle peut à tout moment être répudiée par son mari, elle peut aussi se voir refuser le divorce – gett – s’il n’y consent pas. Mettant en scène le combat d’une épouse décidée à retrouver sa liberté, le sous-titre du film condense à lui seul la réalité de son parcours : sa demande devient un réel procès ; le procès de Viviane Amsalem. Sensible et déroutant, le film paraît hors du temps. Il n’en est rien.

« Merci Mon Dieu de ne pas m’avoir fait femme »*

Après trois ans de séparation, le mari de Viviane Amsalem lui refuse toujours le divorce. Elle dépose une requête devant le rabbinat dans l’espoir que son jugement le contraigne à le lui accorder. Mais comme son époux ne s’y présente pas, les trois rabbins qui composent le tribunal reportent l’audience. Car s’ils sont les seuls à pouvoir prononcer la dissolution d’un mariage, encore faut-il que le mari donne son consentement… Ce qui est évidemment impossible s’il n’est pas présent. Viviane est enlisée dans une réalité kafkaïenne. Sa détermination à lutter pour sa liberté est totale. Celle de son mari à ne pas la lui accorder l’est aussi. Sans compter que les juges, garants d’une société purement patriarcale, se révèlent bien équivoques.

Gett - Quinzaine

Le temps revêt une importance considérable. Preuve de la détermination de Viviane, il est aussi celle de la sournoiserie à la fois des juges et de son mari qui comptent l’avoir à l’usure. Le scénario se se développe au fil de la succession des audiences en une quasi unité spatiale (outre la salle d’audience, la salle d’attente - ! – peut être considérée comme son prolongement). Les réalisateurs actent de l’évolution temporelle par le recours à des intertitres qui n’ont cesse de mettre en perspective la durée – improbable – de la procédure. Celle-ci devient peu à peu, à force de tension et d’épuisement, un réel thriller ; un captivant suspens machiavélique déroutant et affligeant.

« Ce motif n’est pas recevable »

Viviane et son avocat livrent un combat contre l’absurde. Viviane ne demande qu’une seule chose, le droit de retrouver la liberté car elle n’est pas heureuse en mariage. Au fil des séances, tandis qu’elle concède aux exigences des rabbins, sa mise à nu est totale ; tantôt troublante tant elle est sensible et sincère, tantôt horripilante lorsque, réduite au silence ou enfermée dans un jugement, elle ne semble plus exister en tant qu’individu. Les témoins qui viennent à la barre nourrissent la photographie d’une situation qui se dessine comme commune ; la photographie d’une société patriarcale où les femmes ne sont vertueuses que dans l’ombre de leur mariage. La déshumanisation est plurielle : outre Viviane dont le procès en est, d’un bout à l’autre, l’illustration, le comportement des juges à l’égard de sa soeur – une femme indépendante au sein de son mariage – est abjecte. Comme s’il n’y avait, en somme, que deux figures féminines : l’épouse vertueuse et la prostituée.

Gett - la procès de viviane Amsalem

À la justesse de l’écriture, répond une approche esthétique sensible, tout à la fois épurée et sublime. La froideur de la photographie répond de l’espace où se tient l’action tout en exacerbant les rapports individuels. Les réalisateurs se concentrent sur les protagonistes (et plus particulièrement leur visage) qu’il situent habilement dans l’espace clos de la salle d’audience. Leurs regards et leur comportement font sens, révélant l’animosité ou le désarrois que les juges refusent – apriori – de voir et d’entendre. La fixité du cadre et la netteté du découpage nous impressionnent pleinement. Aussi, les rares mouvements se veulent d’autant plus révélateurs – tout comme les quelques plans où ne figurent pas un visage ou un regard – que la réification du corps féminin est alors effective – tout comme, a contrario, son émancipation.

Quelques touches musicales soulignent le tragique et sublime le combat de Viviane à qui les réalisateurs confèrent une vivifiante humanité malgré la froideur que sa détermination semble afficher sur son visage. Si l’intensité de l’interprétation de l’ensemble du casting (et dès lors des metteurs en scène) est à souligner, dans la rôle titre, la co-scénariste et co-réalisatrice, Ronit Elkabetz est magistrale.

*Baroukh ata adonaï che lo asani isha, Menahoth 43b-44a

Gett - afficheGETT
♥♥♥
Réaliation : Shlomi Elkabetz & Ronit Elkabetz
Israël / France / Allemagne – 2014 – 115 min
Distribution : ABC Distribution
Drame

Cannes 2014 – Quinzaine des Réalisateurs

Gett - abc distribution

Gett - le rabbinat

Gett

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