Géraldine Pailhas : Entrevue

On 18/05/2013 by Nicolas Gilson

A l’affiche de JEUNE & JOLIE de François Ozon, Géraldine Pailhas interprète le personnage de la mère de l’héroïne principale. Au lendemain de la présentation officielle du film à Cannes, rencontre sur la terrasse du Palais des festivals. 

Jeune et jolie - François Ozon

Comment êtes-vous arrivée sur le projet ? – François (Ozon) m’a appelé et m’a laissé un message en me disant qu’il aimerait bien me parler. J’étais tout de suite très excitée à l’idée de connaître la raison de cet appel. Il ne m’a pas proposé le rôle tout de suite, il m’a dit qu’il avait envie de me voir avec Marine parce qu’il avait envie de créer un couple mère/fille qui lui paraîtrait cohérent. Il avait envie que l’on soit belles toutes les deux, ce que j’ai trouvé agréable comme proposition. Il m’a dit que le scénario s’intitulait « Jeune & Jolie », ce que j’ai adoré tout de suite. Surtout dans sa bouche : je commençais à imaginer que ce serait avec une approche un peu acide. Il m’a dit ensuite que ça parlait de la prostitution d’une jeune fille de 17 ans. Je me suis dit qu’effectivement ce serait bien acide ! J’ai reçu le scénario par mail le jour même, je l’ai lu et je lui ai dit que je serais ravie de postuler pour le rôle.

Vous aviez déjà travaillé avec lui auparavant. – Dans 5X2, j’avais une partie qui était censée être le début de l’histoire mais qui était à la fin. J’avais tourné quelques jours avec lui. Mais c’était très différent car je n’avais pas vraiment eu l’impression de m’installer, ce n’était pas mon film. Là, ça a beau être Marine (Vacth) qui est le centre de l’histoire, j’ai l’impression d’en avoir plus pour moi, d’en profiter plus.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette relation mère/fille ? – En dehors du sujet que je trouvais passionnant, je me suis dit que ce serait très très intéressant filmé par lui. J’ai aimé la façon dont il avait envisageédès le départ de faire ça en quatre saisons avec les quatre chansons. On sent immédiatement sa patte à la lecture et son envie d’aller là où l’inconfort pointe le bout de son nez, s’installe. J’aimais bien que cette histoire prenne place dans un milieu qui finalement n’est pas très éloigné du mien ou de celui de la majorité des gens que je connais. En général, pour parler de choses aussi tragiques dans les familles, on s’installe souvent dans des milieux plus difficiles. J’ai aimé qu’il mette en opposition le confort financier et moral avec un ratage d’éducation. Au fond, cela raconte que personne n’est à l’abri et que ce n’est pas parce que la circulation de la parole est réussie que l’éducation est là.

Il y a donc pour vous un ratage de l’éducation ? Pourquoi ? – Je pense que si, à un moment, cette fille décide de faire cette chose-là, elle ne peut le faire que pour venir détruire quelque chose. C’est mon interprétation. J’ai l’impression qu’il y a une volonté de nuisance de sa part. D’abord vis-à-vis de son propre corps – même si on peut totalement intégré le fait que la sexualité puisse être celle-là (parce que je ne crois pas que la sexualité c’est forcément quelque chose de glorieux, de savoureux et de sympathique). Mais si dans la vie d’une famille une fille décide de faire ça de façon aussi déterminée, elle sait nécessairement l’effet que ça va produire. En plus, il y a un indice dans le film : le nom qu’elle prend pour se prostituer est celui de sa grand-mère, de la mère de sa mère. Je pense que cet élément achève les doutes, si toutefois il y en avait, sur le fait qu’il y a quelque chose de l’ordre de la vengeance ou, en tout cas, de la destruction de cette fille.

Quels sont les points communs ou les différences avec le personnage que vous interprétez ? – Elle se vit comme quelqu’un de très fort, comme une femme solide, en maîtrise, qui a une connaissance parfaite de sa famille, des siens, de tout ce qu’elle a organisé pour créer un cadre qui lui semble le plus heureux. Elle sait qu’elle excelle dans son travail, elle se sait séduisante – ce qu’elle confirme avec une possible aventure. C’est une femme qui a beaucoup d’assurance et beaucoup de certitudes, ce qui n’est pas forcément lié. Elle a une prétention au bonheur, à quelque chose de très réussi puisque la vie lui réussit, donc c’est réussi. Moi, dans la vie, je suis beaucoup plus inquiète. Je ne prends jamais rien pour acquis. J’ai l’impression d’être constamment aux aguets : j’ai tellement peur de la surprise que j’essaie d’analyser toutes les possibilités de catastrophe sur des choses importantes comme sur des choses insignifiantes. Ce qui, déjà, fait une énorme différence. Mais il y a un point commun : c’est le contrôle. Je peux me reconnaître dans une envie de contrôler mon entourage.

Le film s’inscrit dans la réalité contemporaine. Vous auriez aimé être adolescente aujourd’hui ? – François décide d’inscrire le film dans une réalité contemporaine mais il aurait incarner cette histoire dans une toute autre époque et il aurait utiliser les moyens de cette autre époque. Je ne crois pas qu’il a eu envie de raconter ce que c’est que d’être adolescent aujourd’hui. Est-ce que moi j’aurais voulu être adolescente aujourd’hui ? Honnêtement, contrairement à ce que François a dit (lors de la conférence de presse), je n’ai pas un souvenir épouvantable de mon adolescence. J’étais assez heureuse, j’aimais aller en classe, j’étais une bonne élève. Ça me plaisait. Parfois c’était un peu compliqué d’avoir ce plaisir-là au moment où les autres enfants commencent à dire que c’est nul et trouve tellement plus sexy de ne pas travailler. En plus de ça, ma vie était très structurée par la danse classique que j’ai pratiqué pendant très longtemps. Au moment où tout le monde faisait des choses d’ado, moi, j’étais très conduite par cet amour pour la danse. Et c’est une chose qui modifie pas mal le parcours des gens : si on a une passion à cet âge où tout fout le camp, on est un peu sauvé. La seule adolescence que je connais, c’est la mienne et je pense que j’aurais très bien pu la supporter aujourd’hui.

Quelle image avez-vous des nouveaux médiums comme internet ? – Je pense qu’il faut apprendre à maîtriser l’outil et j’essaie d’apprendre à mes enfants à faire le mieux possible. Je leur interdis certains trucs comme par exemple « google-iser » mon nom. C’est une interdiction ferme – après les interdits sont faits pour être bravés. Est-ce qu’ils le font ou pas, je ne crois pas. Je leur ai expliqué pourquoi. Après je ne suis pas une très grande communicante virtuelle. Déjà, je n’aimais pas le téléphone. Ça ne me fascine pas. Je n’ai pas facebook ; j’ai pris un compte twitter pour voir ce que c’est. En revanche, je pense que c’est indispensable de savoir ce que c’est. Je pense que c’est une grosse erreur comme parent de négliger cette partie-là du partage avec les enfants car c’est pour eux au coeur de leur évolution.

Votre personnage amène de manière un peu gauche les questions de prévention liées à l’éveil à la sexualité. – Ah bon, vous trouvez ? (rires) Il s’agit du portrait d’une famille. Ici en l’occurrence la mère est super relou. Mais ça fait partie des choses dont elle ne se prive pas, la pauvre. Et ça fait partie des réelles fonctions des parents et des enfants : les parents sont faits pour faire chier leurs gosses et les gosses sont faits pour leur sucer le sang. (…) J’aime le fait que le film ne fasse pas l’économie de cette balourdise justement. Ailleurs il est très subtil. Mais je n’ai pas envie que le film soit une gentille caresse de notre intelligence. J’aime qu’il mette en scène des choses où on est moins brillants. Et mon personnage illustre ça magnifiquement parce qu’on ne peut pas dire qu’elle brille. (rires)

Notamment quand elle demande à sa fille pourquoi elle ne lui a rien dit. – Je pense qu’à ce moment-là non seulement elle n’a pas les réponse mais elle n’a pas les questions. Il n’y a rien qui est juste chez elle. Rien n’est dans le bon ton ni le bon rythme. C’est un cataclysme ce qui lui arrive, d’autant plus pour quelqu’un qui prétend au contrôle et au bonheur permanent. La claque est d’autant plus grande. La fille choisit ce moyen-là parce que plus forte sera la claque, plus elle est sure que la mère va enfin comprendre qu’elle doit la lâcher. Qu’elle doit accepter qu’elle soit un être à part entière et que la vie elle la lui a donné il y a déjà 17 ans. Il est temps qu’elle comprenne qu’elle n’est pas un objet qu’elle peut entièrement façonné.

Cette claque s’inscrit dans une scène particulière, chez un psy. – On s’est beaucoup amusées à faire cela. On n’avait pas hésité à jouer quelque chose qui est au final très sincère. Au départ François m’avait dit qu’il voulait commencer la séquence sur moi pour que l’on puisse penser que cette séance était la mienne. Finalement il commence sur le visage de Marine ce qui est assez logique. Mais cela n’empêche pas que je suis en train de prendre la séance à mon compte. On en a pas mal parlé avec le psy – qui est un vrai psy – et il nous a dit un truc très intéressant : souvent dans ces premières séances où le parent est convié, il s’agit pour lui de mettre en confiance l’enfant. Et donc il n’hésitera pas à charger le parent de façon à créer une relation de confiance avec l’enfant. Ce qui se passe là.

Du scénario au montage, le film vous semble-t-il avoir évolué ? – Il y a quelque chose d’exponentiel – comme la mousse polyuréthane. Il y avait un scénario extrêmement bien écrit et assez savant, et en même temps on sentait quelque chose de très précis. Et sur le tournage, quotidiennement, les choses on été rediscutées, requestionnées de façon très facile. François ne s’est pas privé de dégraisser. Et j’ai vraiment eu la sensation, déjà pendant le tournage, qu’on allait à l’essentiel et que son sujet prenait tout le poids qu’il méritait de prendre. Et du coup, aussi, la légèreté. Quand j’ai vu le film, j’étais très émue. C’est un film infiniment gracieux à plusieurs niveaux : à la fois parce que François en a fait un objet gracieux et le regard qu’il pose sur le personnage et sur l’actrice est lui-même gracieux – il y a vraiment quelque chose de l’ordre de l’amour.

Géraldine Pailhas - Cannes 2013 © AFP

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