Interview : Géraldine Jonckers

On 13/01/2016 by Nicolas Gilson

S’immisçant dans la carrée de Dédée, une prostituée bruxelloise qui a plus de quarante ans de carrière, Géraldine Jonckers devient la complice de la femme derrière le personnage et le témoin d’une vie de quartier. Au fil de son approche et de cette rencontre, elle propose un portrait sans détour qui est tout à la fois celui de la protagoniste et de la singularité de son métier. Rencontre.

Quelle a été l’origine du projet. - J’ai eu envie de travailler sur la prostitution en m’intéressant aux prostituées en fin de carrière. Je voulais rencontrer des prostituées qui avaient déjà de la bouteille et qui arrivaient à un âge où l’on prend sa pension ; voir ce qui se passe. Je ne connaissais pas du tout le milieu. Je suis allée frapper à des portes et c’est comme ça que j’ai rencontré Dédée.

GeraldineJonckers_3_web

Qu’est-ce qui a dirigé votre démarche ? - Je viens de l’anthropologie et de la sociologie. Quand j’ai une idée de projet, j’aime bien l’aborder avec une démarche d’anthropologie prospective : aller sur le terrain, lire beaucoup, rencontre, observer. Ça fonctionnait bien avec Dédée que j’allais voir régulièrement. On s’est liées et, à un moment donné, je lui ai proposé de faire un film. Il y a eu deux ans de préparation après lesquels on a filmé.

Aviez-vous rencontré beaucoup de prostituées ? Vous était-il facile d’établir le contact avec elles ? - J’ai eu quelques refus avant Dédée que j’ai rencontrée assez vite. Vu qu’on s’entendait très bien, je me suis dit que c’était mon point d’entrée, mon personnage guide. A travers elle, j’ai rencontré pas mal de filles du milieu. Mais, Dédée est tellement cinématographique, c’est tellement un personnage en soi, que je me suis décidée à faire juste son portrait – parce qu’avec d’autres personnages j’aurais eu des difficultés à trouver un équilibre. Elle méritait un film, un portrait, d’autant plus qu’en lui rendant visite et en créant du lien avec elle, j’ai constaté qu’il y avait une vie de quartier : entre les passes, elles se comportaient un peu comme des mammys. Ce lieu, cette carrée, était également un personnage à part entière. À un moment donné la problématique de la perte de la maison s’est posée – puisqu’elle était en vente. J’avais envie d’y poser ma caméra, de ne pas en sortir, et de faire vivre ce lieu.

Si l’on devine la vie de quartier, on ne voit presque que Dédée à l’écran. Vous la filmez d’ailleurs sans détour. - Dédée était totalement d’accord d’être filmé face-caméra. Je trouvais intéressant de ne la filmer qu’elle et pas les autres personnages pour prendre un peu la démarche « à l’envers ». D’habitude, dans les films sur la prostitution, ce sont les prostituées qu’on cache. Là, je ne montre pas les autres personnages.

Sur combien de temps s’est étalé le tournage? - Six mois. J’ai vite remarqué qu’on pouvait filmer Dédée trois jours d’affilés, après elle saturait un peu. Après Amandine Klee, la chef op, et Marie Paulus, l’ingé son, travaillaient aussi sur d’autres projets. On a du adapter nos horaires. En tout je pense que c’est 20 jours de tournage. Ça a été long : deux ans de préparation, six mois de tournage, puis un an d’attente – pour trouver l’argent – et six mois de post-production. J’ai eu de la chance d’être soutenue mais j’ai du beaucoup attendre.

Qu’est-ce qui a guidé votre approche esthétique, notamment le choix de la mobilité du cadre ? - Je voulais que la caméra soit à l’épaule pour vraiment illustrer l’intimité. C’était aussi plus facile pour pouvoir bouger dans la carrée où il n’y a pas beaucoup d’espace. Je ne voulais pas un format d’interview, en tout cas c’est Dédée qui lance la conversation si elle a envie de parler. Comme elle travaillait pendant qu’on filmait, il n’y avait pas de micro cravate. Elle devait pouvoir être au taquet avec le client. Et on devait partir vite aussi.

CHRONIQUE_COURTISANE_006

On ressent la présence de l’équipe dans le film – d’abord dans le dialogue, ensuite dans la mobilité de la caméra jusqu’à devoir vous cacher. - Le fait de préparer le film durant deux ans m’a permis de sentir le lieu, de sentir la manière dont Dédée travaille et de voir ses habitudes. Ça m’a permis de voir ce que je voulais même si des choses sont arrivées lors du tournage. Comme j’ai un lien avec Dédée, je savais qu’elle allait m’interpeller. Elle a tout de suite accroché avec l’équipe donc je savais qu’elle allait l’interpeller aussi. On aurait perdu quelque chose si on n’avait pas assumer clairement qu’on était là. De toute façon, on sent la caméra et mon regard, mon point de vue.

La couleur et la lumière induisent un côté hyper-réaliste qui est un peu sans concession. - C’est ma manière d’exprimer ce que j’ai ressenti quand je suis entrée dans la carrée. C’était la première fois que je rentrais dans un lieu de prostitution. La couleur (exprime) ce qu’on ne peut pas imaginer. Cette carrée est vraiment un grenier avec tous ces godes, ces harnais… Ce sont des souvenirs. Elle a travaillé plus longtemps mais, là, ça faisait 11 ans qu’elle occupait le lieu. (…) Les poils volent, on voit qu’elle fait très peu le ménage : tout ça fait partie du lieu.

L’argent revient sans cesse dans la conversation. - Oui, c’est une obsession. Elle fait ça pour l’argent. Faire plaisir aux clients, elle s’en fout un peu. C’est clairement l’argent et le fait d’être choisie. Elle aime qu’on la choisisse elle par rapport aux autres.

Dédée joue, surjoue : elle semble aimer la caméra qui donne du volume au personnage qu’elle a créé. - Il y a vraiment un aspect théâtral que je n’avais pas remarqué tout de suite. Elle a plusieurs facettes et j’ai un peu joué avec ça au montage. Je voulais d’abord montrer Dédée qui joue ; qui ouvra sa carrée, qui ouvre sa scène. Après, le masque tombe.

Dédée, dominatrice SM, a un rapport hyper dédaigneux par rapport aux clients. Quelques passes ponctuent le film et nous sont livrées à travers le son. - Quand j’ai demandé de pouvoir enregistrer, ce qui m’intéressait c’était le passage avant, la négociation. C’est vraiment un moment où la prostituée reprend le pouvoir. C’est elle qui décide combien, pour quoi. On n’en parle pas assez. Après, comme on enregistrait tout le moment de la passe, c’était intéressant de voir son jeu avec le client. Evidemment, vu qu’il n’y a pas d’image, je voulais qu’on retrouve la force du son dans le film.

CHRONIQUE_COURTISANE_004

Sans être sans point de vue, le film ne prend pas position par rapport à la question de la prostitution. - J’avais envie de sortir de ça, de montrer la vie quotidienne, typique à Bruxelles, d’une prostituée dans sa carrée. Je ne voulais pas faire un film politique. J’avais envie d’offrir un espace à Dédée : voir son quotidien, comment elle fonctionne ; voir là où elle est en position de force, là où elle est peut-être plus en position de victime. Mais je ne la vois pas du tout comme une victime. On dépeint beaucoup les prostituées comme des victimes. On entend beaucoup les abolitionnistes et moins les réglementaristes… Ça se bat beaucoup dans les boudoirs académiques, théoriques ou politiques mais on entend très peu la position des prostituées.

Une réalité qui évolue très fort. - Oui. Il y a une gentrification du quartier. Même si je n’en parle pas directement, il y a des travaux qu’on entend, la maison est vendue et Dédée doit partir ; la maison en face est à vendre… On sent que le quartier évolue.

Qu’est-ce qui a animé la dynamique de montage qui ancre a priori une notion de ritualité ? - Quand j’ai repris la matière pour la monter avec Fanny Roussel, je n’avais pas forcément envie de m’attacher au scénario que j’avais écrit pour le financement. On avait tellement de matière qu’on pourrait faire un DVD bonus. On est néanmoins parties de ce que j’ai écrit : ça représentait bien ce que je voulais montrer et ce qu’on avait comme matière. Ça s’est bien imbriqué. Ça s’est fait assez naturellement. J’ai du mal à théoriser là-dessus parce que j’ai une espèce d’instinct. J’ai l’impression que mes images me parlent et trouvent leur place à un moment donné. On avait un ours de trois heures qui fonctionnait bien et pendant 15 jours il a fallu couper… mais on n’arrivait plus à retrouver ce rythme qu’on a finalement trouvé.

Est-ce que vous aviez en tête une durée idéale à atteindre ? - Je ne me suis pas tenue à une durée. Le film doit avoir son propre rythme. On avait indiqué 52 minutes « format télé » pour les dossiers (de demande de financement) tout en me disant que si ce pourrait être un 26 minutes ou un 90 minutes. On n’a pas eu de pré-achat télé donc on n’était pas tenu au format. C’est clairement un documentaire de création, j’espère qu’il fera sa vie en festivals.

CHRONIQUE COURTISANE est votre premier film, pourquoi ce désir de cinéma ? - J’ai d’abord étudié la sociologie puis je me suis spécialisée en anthropologie visuelle – comment faire des films ethnographique. J’ai toujours voulu faire du cinéma mais je me suis toujours sentie plus à l’aise avec les films du réels – pour les faire, en tant que spectatrice, j’aime bien tout. J’aime bien être derrière une caméra et voir ce qu’il se passe. Peut-être qu’on jour il y aura un désir de fiction.

Qu’est-ce qui vous plait plus particulièrement dans le documentaire ? - Ce que j’aime bien, en documentaire, c’est la rencontre : tu sais plus ou moins ce que tu veux mais tu ne sais pas si tu vas l’avoir. Dans le film, il y a 50% de moi et 50% de Dédée. C’est la rencontre qui a fait le film. Dans un fiction, tu es maître de ce que tu veux, tu penses tout, tu mets tout en place. Dans le documentaire, il y a une place pour le hasard dans lequel je me sens à l’aise – même si quand tu tournes tu te demande pourquoi tu n’as pas choisi (de faire) une fiction. Je ne sais pas si je suis capable de diriger, de bien diriger, les gens, mais peut-être qu’un jour j’essayerai.

CHRONIQUE_COURTISANE_afficheInterview réalisée dans le cadre de Filmer à tout prix

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>