Frédéric Fonteyne : Entrevue

On 07/11/2012 by Nicolas Gilson

Après UNE LIAISON PRONOGRAPHIQUE et LA FEMME DE GILLES, Frédéric Fonteyne s’intéresse une nouvelle fois à la dynamique amoureuse et relationnelle avec TANGO LIBRE. Le film, primé à Venise, ouvrait le 27 ème Festival International du Film Francophone de Namur où le réalisateur est venu le présenter. Rencontre.

Vous mettez en scène le scénario d’Anne Paulicevich, quelle est la genèse de ce projet ? – Tous mes films naissent d’un mélange d’idées paradoxales, contraires, dans la tragi-comédie, mais une des choses qui m’a inspiré pour ce film-ci, c’est le fait que j’avais envie de travailler avec ces comédiens-là. Jan Hammenecker et Sergi Lopez étaient des personnes avec qui j’avais envie de continuer à faire du cinéma. Il y avait aussi l’envie très forte de rencontrer et de filmer François Damiens qui est quelqu’un qui m’a fasciné depuis le début et qui a une dimension « rare », tout à fait particulière, qui me fascine. Il y a la rencontre avec Anne Paulicevich, ma femme, et le fait que l’on a commencé à écrire ce scénario. Et j’avais envie de mélanger ces trois hommes avec elle. Une autre idée qui a inspiré ce film, c’est le fait qu’en Argentine il y avait une immigration masculine, il y avait beaucoup plus d’hommes que de femmes, et les hommes, pour avoir une chance de danser avec une femme au bal, étaient obligés de s’entrainer entre eux. Pour apprendre les pas, ils se mettaient à la place de la femme… C’était l’idée de transposer cela dans une prison, dans un univers où il n’y a que des hommes et, par la folie de l’un d’eux, par amour et par jalousie, il y a tout à coup un élément féminin qui va entrer dans cette prison et la subvertir – puisque c’est le dernier endroit, en principe, où ce genre de chose peut arriver. C’était l’envie de parler aussi de la nature humaine que je vois comme quelque chose qui subvertit les endroits impossibles, comme une prison. C’est une métaphore de nos enfermements et je voulais montrer comment on pouvait exploser cela.

D’où est venue cette curiosité pour le tango ? - Là, ça vient clairement de la rencontre d’Anne Paulicevich avec Chicho Frumboli, qui est un des plus grands danseurs actuels. C’est pour moi un tango à l’opposé des clichés que l’on en a ; c’est recréer un tango que l’on n’a pas encore vu. Cette danse-là, d’ailleurs, il ne l’avait jamais dansée comme cela. C’est une danse qu’il va chercher dans les racines, les origines du tango et qui peut être vue comme un combat. Ce n’était pas le tango classique. De nouveau, comme l’inspiration est venue des acteurs et de leur singularité, le risque que j’ai eu envie de prendre à filmer une danse comme celle-là est venu parce qu’on connaissait ces gens et qu’ils pouvaient aussi inventer ce moment de cinéma. C’est vraiment un film qui a été inspiré par la singularité et la bizarrerie des personnes que l’on connaissait. Ce n’est pas un film qui est venu d’idées abstraites.

Vous utilisez aussi le tango comme réponse à l’homophobie que l’on découvre au sein de la prison. – Exactement. Dans toute la complexité de ce que je voulais exprimer, j’avais envie de retourner cela. D’ailleurs on a tourné le film dans une vraie prison et quand on est arrivés, les gardiens rigolaient en pensant qu’on allaient filmer des hommes qui dansent. Quand ils ont vu la force qui se dégageait de cette danse, tout à coup, on sortait des clichés de l’homophobie en prison. C’était une manière d’introduire du féminin dans cet endroit-là. Parce que ces hommes le font pour une femme qui est à l’extérieur. Je travaille toujours sur les paradoxes, je ne peux pas expliquer ce qui se passe dans cette danse ou dans l’idée de faire rentrer cette danse dans une prison. Et elle m’intéresse justement parce qu’elle est contradictoire, étrange.

Vous accordez une importance au corps qui est un révélateur dans le film. - C’est pour ça que j’a choisi ces acteurs-là et l’alchimie qu’il y a entre ces différentes personnalités. Plus que le corps, c’est la personnalité. Et évidemment dans le tango, il y a – même chez les débutants – quelque chose qui se dégage de la personne que l’on n’aurait jamais vu s’il n’avait pas dansé. C’est une danse qui révèle, à travers le corps, l’âme profonde d’une personne. Et pour moi, le cinéma c’est pareil. Parfois quand on filme quelqu’un on découvre quelque chose que l’on n’aurait pas vu sans le cinéma. J’avais envie de mélanger ces deux moyens de découvrir la tragi-comédie, la maladresse des corps.

Vous donnez justement un rôle très intéressant à François Damiens qui joue ici sur une corde sensible à la frontière de deux genres. - Tout le film est effectivement sur une corde sensible. Et ce qui m’a intéressé chez François, c’est de montrer cette maladresse et cette fragilité qui se dégagent de lui. C’est aussi une chose que beaucoup de grands comiques ont. Cela donne quelque chose de très riche. Et avec François, dans ce film-ci, je suis allé dans cette direction-là. Maintenant qu’il a fait ce film avec moi, il fait partie de ces acteurs avec qui j’aimerais refaire un film.

Vous témoignez d’une grande fidélité tant vous apparaissez travailler avec les mêmes personnes. - Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment ces personnes changent. Quand on parle de ma chef opératrice (Virginie Saint Martin), effectivement, entre les films que je fais – et je n’en fais pas beaucoup – elle en fait d’autres et elle revient en apportant des choses nouvelles. Quand je travaille avec des gens que je connais bien et que j’aime, ils sont quelque part toujours différents. Quand j’ai retrouvé Sergi Lpez et Jan Hammenecker, ce qui m’intéressait ce n’était pas ce que j’avais rencontré il y a 5 ou 10 ans mais de voir ce qu’il y avait d’étonnant et de nouveau chez eux.

La notion de liberté est importante. Le titre s’est imposé d’emblée ? – Oui. C’est à nouveau un paradoxe. Puisque le tango au début présente beaucoup de règles. Mais lorsqu’on devient un bon danseur, un dialogue peut s’établir l’entre l’homme et la femme qui sentent comment ils peuvent dévier des règles. Le film parle de ça. On est dans un monde impossible, fermé, où il y a des clichés et des opinions très arrêtés, et j’ai envie de retrouver la liberté à travers le paradoxe, le glissement, le dérapage. C’est ce qui est le plus proche de notre nature.

Le contraste est notamment mis en scène dans la manière de danser. - JC est dans son petit cours et un moment donné, dans le film, il découvre quelque chose qui a à voir avec les vraies origines du tango. Et cela n’a rien à voir avec ce qu’il a appris. Et en plus c’est à cause de lui que la prison est sujette à la subversion. Tout son monde, toute sa vie explose à cause de cela.

Il a une vie très normée. Et découvrir qu’Alice aime deux hommes, cela explose son schéma. - C’est un homme qui n’a pas de vie et il rencontre une femme qui en a trop. À partir de ce moment-là, il déraille et il est obligé de transgresser tout ce qui faisait sa « non-vie » et qui va le rendre vivant. Après c’est plus compliqué d’être vivant. Mais au moins il va se mettre à vivre.

L’humanité est présente dans le film jusque dans la taille de la prison. - Cela a été une chance inouïe de pouvoir tourner dans cette vraie prison en Pologne. Je savais que je voulais aborder la prison sous cet aspect un peu absurde et métaphorique, j’avais aussi une responsabilité par rapport à l’impossibilité de ce qui se passe dans une prison. Et il y a eu un moment de subversion poétique dans ce lieu véritable qui a à voir avec ce que je voulais exprimer dans le film. C’est un endroit où personne n’a jamais dansé, où personne ne dansera plus jamais. Il y a eu un instant de poésie dans un lieu qui n’est pas fait pour ça. Et c’est une chose en laquelle je crois : on est dans un monde où il faut subvertir ce qui nous entoure.

Interview publiée en version courte dans le Quotidien du FIFF (29/09/2012)


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