François Pirot : Entrevue

On 22/08/2012 by Nicolas Gilson

Rencontre avec François Pirot qui signe avec MOBILE HOME la réalisation de son premier long-métrage. Avant qu’il ne sillonne les festivals afin d’assurer une promotion original au film, le mobile home qui a été utilisé durant le tournage est le lieu où le dialogue s’établit avec l’ancien co-scénariste de Joachim Lafosse.

Quelle impression cela vous fait-il de vous retrouver dans le mobile home qui vous a servi durant le tournage ?

Ca fait bizarre. C’est un lieu de tournage. Souvent ces lieux sont modifiés pour le tournage et on ne les retrouve jamais. Ici, il est tel qu’il a été filmé. On l’a aménagé par rapport au découpage parce qu’il y avait un enjeu de mise en scène qui n’était pas simple : filmer dans un espace aussi réduit. C’est drôle de retrouver un décor tel quel.

Comment est né le film ?

C’est d’abord la volonté de parler de trentenaires un peu hésitants à l’idée de se lancer dans la vie, ayant quelques soucis à faire certains choix. C’est quelque chose que j’avais déjà traité dans mon premier court-métrage et que je voulais développer un peu : ça part plutôt d’un sujet que d’une idée de film. Il y avait aussi une anecdote personnelle : j’ai voulu partir après mes études, faire ce type de voyage en croyant que c’est vraiment ce que je voulais faire et, un soir d’ivresse, on est parti à quatre dans une voiture, on s’est réveillés avec une gueule de bois monumentale dans une zone industrielle du Nord de la France et on a fait demi-tour. On a pu en rire par après. J’ai trouvé cet épisode tragi-comique. À l’époque, on ne se rendait pas bien compte qu’on voulait surtout filer parce qu’on avait peur de se lancer dans la vie active. J’ai repensé à cette histoire. Je me suis dit qu’il fallait donner à ces personnages une envie d’ailleurs, une échappatoire. Je voulais incarner cette envie d’un ailleurs pour que ce ne soit pas des gens qui rêvent à quelque chose et qu’on ne le voit jamais et, en même temps, je ne voulais pas complètement les faire partir parce que je voulais ne pas les éloigner de la réalité qu’ils essaient de fuir. L’idée est née qu’ils fassent vraiment un voyage, mais qu’ils le fassent sur place. De cette contradiction est née l’idée du film. Elle offrait en plus une dimension plutôt drôle et ironique : faire un road-movie immobile. Ils sont dans les conditions du voyage qu’ils ont imaginées et, en même temps, ils ne partent pas et ils sont toujours confrontés aux choses qu’ils essaient de fuir. À travers le traitement du sujet et en essayant de trouver une forme qui corresponde au sujet, est arrivé l’idée du camping-car et de ce voyage immobile.

Vous avez collaboré à de nombreux scénarios et avez officié comme script-doctor. L’envie de réalisation a toujours été là ?

Elle était là depuis le début. J’ai fait des études de réalisation. J’ai fait deux courts en documentaire. J’ai rencontré Joachim Lafosse à l’IAD, j’ai commencé à travailler sur son film de fin d’études et puis sur son premier long-métrage. Je ne me sentais pas prêt à l’époque à traiter une histoire, je n’étais pas prêt à raconter quelque chose et à lui donner la forme d’un long-métrage. J’ai eu l’occasion de travailler sur de beaux projets avec Joachim comme scénariste. Et comme pour moi le scénario est la chose la plus difficile, celle sur laquelle on se casse le plus souvent les dents, cela me donnait l’impression de travailler à faire ce que je voulais faire plus tard – réaliser moi-même des films – tout en explorant le scénario qui est quelque chose de compliqué. Cela m’a donné plus d’outils pour parvenir à mettre en forme l’histoire que je voulais raconter. Je ne dissocie pas les deux fonctions : un metteur en scène doit être scénariste. Au cinéma, on mélange tellement tout tout le temps – d’ailleurs, j’ai joué un petit peu aussi, ça a été une expérience super de me mettre à la place de l’acteur – c’est bien, au début, quand on veut faire du cinéma, de se mettre un peu dans différentes positions pour comprendre mieux comment cela fonctionne. Là, je refais du scénario pour un projet personnel, ce qui ne veut pas dire que je n’en ferai pas pour d’autres.

Vous avez travaillé sur des projets très variés.

Quand on écrit son propre projet, on est beaucoup plus stressé par la finalité. Quand on travaille pour quelqu’un, c’est comme un comédien : ce n’est pas lui qui choisit le rôle mais il va aller dans une direction. En co-écriture, le cadre est donné par le réalisateur, son point de vue, et l’idée est de faire ce que lui veut. On travaille très librement. On est juste dans l’écriture, dans le plaisir d’écrire et d’inventer des trucs. C’est assez agréable de faire cela par rapport à son propre travail. J’aimerais bien arriver à trouver cette même liberté pour ce que je fais moi, comme j’ai pu l’avoir avec d’autres.

L’écriture de MOBILE HOME était donc très contraignante ?

C’était très difficile. C’était un sujet qui m’était assez proche. Les personnages traversent des choses dont je ne me dissocie pas. L’écriture a pris du temps car, au début, j’étais probablement trop proche des angoisses des personnages : je ne savais pas les faire évoluer parce que je m’associais trop à eux. On n’écrit pas sa propre vie dans un scénario, on a besoin de prendre suffisamment de distance par rapport à un sujet pour pouvoir lui donner une forme définitive. Finalement, le temps que ça a pris et l’aide des co-scénaristes ont fait que ça a pu prendre forme.

Les deux personnages ont un parcours très différent.

C’est aussi né à travers l’écriture. Au début, il n’y avait que le personnage de Simon qui part avec une très grande énergie. Au début. Mais son assurance se craquelle et les angoisses qu’il essaye de fuir reviennent. Cela manquait de dynamisme. Très vite, il est apparu qu’il serait bien de créer, en contrepoint, un personnage dont la problématique ne serait pas tout à fait la même et qui a une histoire plus compliquée. Parce que Simon est tout de même un petit bourgeois qui a le luxe de s’interroger, de quitter son boulot, de s’acheter un camping-car,… Et comme je ne voulais pas que l’on se dise que les angoisses petite- bourgeoises du personnage ne sont pas intéressantes, je voulais un personnage avec des problématiques moins liées à l’orgueil, plus sensibles et plus relationnelles. Cela permettait aussi de créer un couple. Et ce travail sur le couple m’intéresse.

Simon perd son assurance au fur et à mesure que Julien, l’autre personnage, en gagne.

Cela crée une dynamique narrativement plus contrastée.

L’intergénérationnel a aussi son importance, qu’il s’agisse de la relation entre Simon et ses parents ou entre Julien et son père avec l’absence de la mère. Quelque part ils ne sont pas armés face à la vie.

D’un côté, il y en a un (Simon) qui est dans une relation assez infantilisante. Je ne dis pas que ses parents sont responsables mais on sent que sa maman l’aime « beaucoup » et qu’il a pu faire ce qu’il voulait. Julien, c’est tout autre chose. Je voulais ici aussi créer un contraste, que le rapport enfant-parents ne soit pas du tout le même. Julien, à cause des circonstances de la vie, se retrouve un peu à devenir le père de son propre père. L’image que je donnais aux comédiens était celle de deux enfants perdus, abandonnés par leurs parents dans une maison et qui attendent leur retour. Le rapport est tout autre, mais cela est aussi handicapant pour Julien car il crée de la culpabilité et un sens de la responsabilité dont il a du mal à se défaire.

Le père de Julien fait un peu du chantage affectif, de façon très sincère et sans s’en rendre compte. Il peut s’en sortir seul mais il ne veut pas le montrer à son fils car cela signifie qu’il va se retrouver seul. Julien, à la fin du film, a plus d’outils pour se créer une vie « à lui » et pas seulement être la moitié de son père.

On retrouve Catherine Salé, qui a joué dans les premiers films de Joachim Lafosse, au casting. Vous aviez pensé à elle dès l’écriture.

Non… C’est quelque chose que j’aimerais bien faire dans le prochain projet : déjà penser à un acteur au niveau de l’écriture, parce qu’après, quand on écrit, on a tendance à avoir une idée de plus en plus précise de la personne que l’on cherche…

Est-ce qu’il y a eu une réécriture par rapport au casting ?

J’aime bien réécrire à partir des répétitions mais il n’y a pas d’adaptation. Après, je ne fais pas de description physique des personnages dans le scénario parce que je ne veux pas m’enfermer là-dedans. Il faut se laisser surprendre par ce que l’on n’avait pas pensé. Chaque acteur, heureusement, amène une dimension nouvelle. Par exemple, pour Julien je voyais quelqu’un de moins séduisant, un peu gros et empâté, et puis… voilà ! Ce n’est pas l’image que j’avais du personnage mais de l’avoir rencontré, c’est devenu juste. Avec Guillaume, on a fait tout un travail de composition pour qu’il devienne un personnage beaucoup plus timide, introverti, ce qu’il n’est pas dans la vie. J’ai rencontré Guillaume et Arthur séparément et je ne savais pas qu’ils étaient amis. Ça a été la toute bonne nouvelle, d’avoir déjà cette connivence entre eux avant même que l’on travaille. C’est quelque chose que l’on peut créer mais là il y avait déjà cette relation réelle qui est venue nourrir leur interprétation.

Il y a deux tons dans le film. On est tantôt proche du burlesque, tantôt dans quelque chose de plus dramatique. Ce qui se retrouve également dans la musique.

Je cherchais de la musique qui n’était pas complètement second degré – parfois on y est presque – mais je voulais que la musique, comme le film, soit sur le fil entre la comédie et quelque chose de plus sensible. Dans le choix des musiques, je ne voulais pas être dans le complet second degré qui aurait créé un effet de style et une distanciation que je ne voulais pas complètement. Mais je ne voulais pas de premier degré non plus ; ce que pourrait appeler le film c’est de la folk un peu nostalgique, et ça devenait ton sur ton… Je voulais garder une certaine distance.

La musique au sein même du film a ce rapport nostalgique.

Simon est là-dedans, avec sa vieille chanson qu’il joue depuis 10 ans. Les personnages sont là-dedans. Mais l’idée était de trouver la juste distance qui correspond au ton du film, qui évolue. J’étais curieux quant à ce mélange des genres, de voir au montage si ça allait tenir. Avoir des scènes burlesque et plus sensibles au sein du même film… Mais j’ai toujours chercher, par rapport au sujet, à ne pas être trop dans le premier degré.

Le ton se retrouve également dans le dialogue.

C’est eux qui impliquent cela. Dans le film, Simon et Julien ne se parlent jamais. Ils n’ont jamais une discussion sérieuse. Ils sont eux-même dans une espèce de mise en scène de leur propre vie. Et ils ne vont pas voir en-dessous. Il y a des dialogues qui sont vraiment « cons » mais c’est le moment qu’ils sont en train de vivre : ils sont dans un « revival » adolescent où ils s’amusent et surtout ne se prennent pas la tête.

Il y a un côté adulescent.

Ils s’accrochent aux vieilles branches. Déjà, pour Simon, revenir dans son village natal et retrouver son vieux pote qu’il avait probablement perdu de vue depuis longtemps, c’est clairement une dimension régressive. Il y a cette envie de retrouver l’insouciance de l’adolescence.

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