Interview : François Ozon

On 04/11/2014 by Nicolas Gilson

Après le sublime JEUNE & JOLIE et le non moins captivant DANS LA MAISON, François Ozon s’intéresse à nouveau à l’accomplissement de soi tout en questionnant avec UNE NOUVELLE AMIE les identités de genre, le désir et les fantasmes qui, si on les écoute, conduisent à se rencontrer soi-même. Derrière le portrait croisé de deux femmes qui s’ouvrent à elle-même à mesure qu’elle deviennent complices, le réalisateur esquisse également celui d’une société française pleine d’aprioris. Rencontre.

Vous aviez voulu adapter la nouvelle de Ruth Rendell à l’époque de UNE ROBE D’ETE mais le projet n’avait pas pu se faire. - J’ai découvert cette nouvelle il y a 20 ans. Elle m’a beaucoup plu et j’ai essayé d’en faire un court-métrage en étant très proche du texte qui fait une dizaine de pages. Le court-métrage aurait fait 15 minutes. A l’époque je n’avais trouvé ni les acteurs ni le financement et j’avais abandonné. C’est de cet abandon qu’est né UNE ROBE D’ETE où il y a aussi une idée de travestissement, où une robe permet à un personnage de se révéler et d’accepter son identité.

Quelle est la distance que vous avez maintenant prise par par rapport au texte initial ? - J’y ai repensé régulièrement mais il me manquait une clé pour pouvoir raconter cette histoire dans un long-métrage. La nouvelle est très courte. C’est juste une femme qui découvre que le mari de sa meilleure amie se travestit, ils deviennent amis et, lorsque cet homme tombe amoureux d’elle et veut lui faire l’amour, elle le tue. Ça se terminait par un meurtre et ce n’est pas du tout ce que je voulais raconter. Ça a mis du temps pour que je sache comment j’allais adapter cette histoire et comment rentrer dans cette historie pour qu’on comprenne le désir de cet homme de se travestir. Et il y a deux ans on m’a parlé d’un homme qui après la mort de sa femme avait commencé à s’habiller avec les vêtements de son épouse. J’y ai vu un possible point de départ et j’ai commencé à réécrire le scénario en transformant le début de la nouvelle.

UNE NOUVELLE AMIE PHOTO3

Au-delà du travestissement, on va vers une idée de transidentité. - Absolument. Sur un personnage qui change d’identité. C’est aussi cela qui m’intéressait.

Peut-on voir dans la relation entre Claire et Victoria une relation lesbienne ? - Je pense que la tentation homosexuelle lesbienne est là mais, pour moi, elle n’a pas vraiment lieu. Elle est plutôt de l’ordre du fantasme. Claire a du mal à nommer son désir – elle passe par l’attraction et la répulsion – mais pour moi elle tombe amoureuse d’une créature, de quelqu’un qui est entre deux identités dont le corps est quand même masculin et dont la représentation sociale est féminine.

Vous mettez en scène des fantasmes clairement féminins : Claire rêve de Laura. - Oui. Mais ce n’est pas parce qu’on rêve, que l’on fantasme une chose, que l’on passe à l’acte. En tout cas elle est préoccupée, elle se pose des questions. On est dans ses fantasmes et dans ses désirs, et la manière de l’appréhender, c’est de les montrer ; de montrer la complexité de ce qu’elle ressent. Elle n’est pas capable de nommer cette confusion. Elle met beaucoup de temps avoir de pouvoir dire que Virginia lui manque. Et c’est ça la clé.

Claire fait le trajet le plus important et assume sa propre identité de femme

Au contact de Virginia, elle se découvre elle-même femme. - En fait c’est elle qui fait le trajet le plus important et qui assume sa propre identité de femme. À un moment donné le titre du film c’était « Je suis femme » et je ne l’ai pas gardé parce que je me suis dit que tout le monde allait croire que ça concerne le personnage de Romain Duris alors que ça concerne celui de Claire. C’est une jeune fille qui vit un peu dans l’ombre de sa meilleure amie et qui n’a pas un épanouissement personnel dans sa propre féminité.

Lors du premier flash-back, la musique de Philippe Rombi est intégrée au coeur même du récit puisque l’héroïne en chantonne la mesure. Pourquoi ? - J’avais envie que la musique joue un rôle de madeleine. Il y a l’idée qu’on va faire revivre une morte. Le deuil est une idée très importante dans le film donc un des moyens était d’utiliser une mélodie qui allait revenir et rappeler la présence de Laura. C’était important au même titre que la balançoire, de revenir sur les lieux de son enfance. Ces éléments participent à la renaissance du personnage décédé.

Une scène apparaît comme pivot, lorsque Claire et Victoria découvrent dans un cabaret un numéro de travesti sur une chanson de Nicole Croisille. - C’est le coeur du film, comme une bulle de bien-être où les personnages ne sont plus jugés. Ils peuvent assumer leur amitié dans un lieu où on ne les regarde pas particulièrement, où il n’y a pas d’animosité, où la société n’est pas en rejet ou en désaccord avec ce qu’ils sont. Ce moment était donc très important. La chanson de Nicole Croisille est là aussi pour montrer l’émotion et la complicité des deux personnages.

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Le texte présente presque une mise en abyme ou pour le moins une intertextualité qui est valable pour les deux protagonistes alors qu’ils n’ont pas du tout le même parcours. - C’est ce qui était amusant avec cette chanson. Parfois vous trouvez une chanson qui est suffisamment « idiote » ou « simple » pour pouvoir l’interpréter de plein de façons différentes et de différents points de vue. Effectivement la chanson s’adresse aussi bien à Claire qu’à Virginia.

Le cabaret que vous montrez est tout à la fois réaliste et sorti de la réalité : s’y côtoient des hommes, des femmes et des travestis, nombreux en couple, dans une « gaité » absolue. - Je voulais retrouver l’ambiance des boîtes de nuit d’avant le sida qu’il y a eu dans les années 1980 avant, aussi, que la nuit se transforme. Je pensais plus à des boîtes de province où effectivement on sentait que les gens avait besoin de s’y retrouver et qu’il y avait un épanouissement. Maintenant on se rend compte que les communautés homosexuelles peuvent s’épanouir en dehors des boîtes de nuit sauf que je voulais montrer que ces personnages pouvaient assumer leurs désirs dans cet espace. Je voulais qu’il y ait un côté presque idéalisé du lieu. En même temps j’ai connu des boîtes de nuit où il y avait un mélange social très fort et aussi bien des homos, des lesbiennes, des trans et ça fonctionnait. Aujourd’hui je ne sors plus, donc je ne sais pas si ces boîtes-là existent encore mais je ne suis pas sûr.

Il fallait que le spectateur soit confronté à ses propres idées-reçues

Vous esquissez un portrait de société où une certaine bourgeoisie à un jugement très entendu par rapport à l’homosexualité et qui apparaît très réfractaire. - Je ne sais pas s’ils sont réfractaires. Ils n’ont surtout pas envie de voir. Ils faut garder ça cacher. Ils savent que ça existe. C’est le principe du vivons heureux, vivons cachés. Il se passe des choses bizarres, il faut juste ne pas le dire aux voisins. Après il n’y a pas vraiment de jugement moral. C’est vrai que j’ai écrit cette histoire à un moment où, en France, il y avait toutes ces manifestations contre le mariage gay et contre l’égalité des sexes. Et je me suis posé la question de comment faire en sorte de m’adresser à ces gens, qui sont dans une vision très réactionnaire et très primaire de ce que doit être une famille, un garçon, une fille ou le désir. J’ai essayé de réfléchir à comment articuler mon film et à quelle forme il devait prendre. J’en sui arrivé à l’idée qu’il fallait que le film ait quelque chose d’universel dans sa narration. Et donc j’ai pensé à la structure du conté de fée que tout le monde connait et a lu enfant – deux personnages qui vivent un grand malheur au début et qui suivent un long parcours pour arriver à un happy end « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

Claire a au départ un jugement très assis quant au travestissement, puis son point de vue évolue . Le point de vue de son mari est très différent, il se dit tolérant mais s’avère très moqueur. - Il fallait intégrer dans le film les remarques qu’on peut entendre justement de la part de personnes homophobes ou qui utilisent des clichés et qui ont des idées préconçues. L’idée était déjà de montrer que le travestissement est beaucoup plus complexe que l’homosexualité. La plupart des personnes qui se travestissent sont hétérosexuelles. Le personnage de Gilles dit des banalités, des lieux communs mais d’une certaine manière, il est victime de la situation puisque sa femme ne lui dit pas la réalité des choses. Elle pourrait le lui dire dès le début et je pense que ça ne le choquerait pas trop. Si elle ne veut pas partager ce secret avec lui c’est parce qu’elle sent bien inconsciemment qu’il y a une désir qui n’est pas clair. C’est ça qui m’intéressait. Après, ce que dit Gilles, c’est ce qu’on entend tous les jours au café du commerce. Mais il fallait l’intégrer dans le film pour que le spectateur soit confronté à ses propres idées-reçues.

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