François Ozon : Entrevue

On 19/08/2013 by Nicolas Gilson

Avec JEUNE & JOLIE, François Ozon questionne l’éveil à la sexualité d’une adolescente qui semble s’épanouir dans la prostitution. Il construit son film autour de quatre saisons afin d’appréhender une réalité qui demeure pour lui un mystère. En mettant en scène une jeune fille dont l’identitaire se construit autour d’une sexualité singulière, le réalisateur livre un film résolument queer et développe plus avant un questionnement sur le désir féminin, l’un des leitmotivs de sa filmographie. Rencontre.

Quelle a été l’origine de JEUNE & JOLIE ? - Le désir du film vient un peu de l’expérience de DANS LA MAISON et du plaisir que j’ai eu de travailler avec de jeunes acteurs. Ça faisait assez longtemps que je n’avais pas travaillé avec des adolescents et j’ai eu envie de réitérer l’expérience mais cette fois-ci avec une jeune fille. Je me suis rendu compte que mes court-métrages, mes premiers films parlaient beaucoup d’adolescence mais qu’à partir de SOUS LE SABLE – qui a été un film assez important pour moi – j’ai travaillé avec beaucoup d’acteurs et d’actrices plus âgés ou de mon âge. J’ai eu envie de revenir à cette période avec plus de distance, de maturité. Avec peut-être aussi la volonté de briser ce qu’il y a un peu dans le cinéma français, cette espèce de nostalgie par rapport à la période « bénie » de l’adolescence. Ce n’était pas mon ressenti par rapport à ma propre adolescence donc j’ai eu envie aussi de montrer une autre vision, un autre point de vue.

Quatre chansons ponctuent le film. Mélancoliques, ne sont-elles pas aussi nostalgiques ? - Pour moi c’est plus un contre-point, notamment les chansons des années 1960. La période yéyé représente vraiment la période reine de l’adolescence : on a découvert que les adolescents sont au coeur de la société. Ce que j’aimais dans les chansons de Françoise Hardy c’est qu’il y avait la quintessence de ce que je ressens, moi, de ce qu’est l’amour adolescent : un amour romantique et de désillusion. Je trouve qu’elle incarne vraiment ça. Et je trouve ça intéressant de mettre ça presque en contre-point avec ce que vit Isabelle dans les années 2010.

Vous recourrez à ces ponctuations sans systématisme : elles engendrent tantôt du contraste, tantôt un commentaire. - Oui. Je trouve qu’une chanson dans un film apporte un moment de suspension, un moment poétique. Et puis cela permet aussi de raconter des choses autrement que par le dialogue. Tout d’un coup la contradiction entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, ce que l’on ressent, crée chez le spectateur un sentiment un peu étrange que je trouve intéressant dans un film.

Ce dialogue entre les chansons et la narration a-t-il été pensé dès l’écriture ? - Les chansons sont arrivées petit à petit. J’ai hésité entre plusieurs. Après on essaie au montage. Sur le papier c’est toujours très abstrait : tant qu’on a pas l’incarnation des acteurs, tant qu’on a pas les plans, on espère que ça va marcher mais on n’est pas sûr. La chanson « Je suis moi » est au final sur le générique de fin car j’ai coupé une scène : ce sont des choses qui évoluent au montage.

François_Ozon_Jeune_&_Jolie

Rempli de détails significatifs, le film est très réaliste et par moments vous semblez mettre en scène une série de clichés notamment l’ouverture ou les scènes familiales. - A partir du moment où l’on parle de l’adolescence, il y a des passages obligés. Ça m’intéresse de passer par eux pour en donner une vision différente. La scène du dépucelage qu’on a vu dans je ne sais pas combien de films est un peu « différente ». J’aime bien partir de certains clichés, de les détourner et de jouer avec le spectateur. « Vous pensez ça, mais ça peut aussi être ça. » Changer un peu le point de vue et faire en sorte que le regard soit un peu plus oblique. Un point de vue un peu différent.

Cette scène de dépucelage amène une distance de la part de la protagoniste par rapport à elle-même, alors que cette distanciation nous rend parallèlement complices. - Ça me semblait assez juste pour préparer la suite du film qu’elle se dédouble à ce moment-là parce que c’est un sentiment que je pense que tout le monde a ressenti lors des premières relations sexuelles. On est là et en même temps on n’est pas là : on est spectateur de sa propre sexualité. Ce côté déconnection entre les sentiments et la sexualité devait s’incarner très tôt dans le film pour annoncer la suite. Et c’est vrai qu’à ce moment-là on est vraiment avec elle. On est dans son regard : en même temps est-ce qu’on est dans celui où elle fait l’amour où celui où elle se regarde, elle, en train de faire l’amour ? J’imagine que ça dépend du spectateur.

Lorsqu’ensuite Isabelle se prostitue, la distance s’ancre plus avant. - Bien sûr. L’argent est une protection par rapport à ça. C’est une manière de dire que ce n’est que du sexe, qu’il n’y a pas de sentiments. Mais il y a aussi presque un côté schizophrénique de mener une double vie, d’être quelqu’un d’autre, d’être grisé par cette transgression d’avoir une vie cachée, secrète.

D’autant plus que l’argent n’est pas le but. - Je pense que l’argent est toujours un peu le but. Il n’est pas anodin. Il a toujours une valeur. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas de besoin financier. Pour moi il était important de l’ancrer dans un milieu social où l’argent n’est pas moteur pour faire ça ; en tout cas où l’argent ne peu pas être une excuse ni une explication de son comportement.

Un des intérêts du film est de justement prendre place dans une certaine bourgeoisie. - Oui parce que mon film n’est pas sur une misère sociale. Je ne veux pas parler d’une jeune fille qui fait ça pour payer ses études. Ce n’est pas du tout de cet ordre-là. Le film se joue sur un autre niveau. C’était clair dès le début qu’il fallait que ce soit ancré dans ce milieu-là.

Lors de la conférence de presse à Cannes vous évoquiez le fait que si le film se passe « ici et maintenant », il aurait très bien pu se passer à une autre époque. - C’était peut-être une erreur. En tout cas ce qui est vraiment contemporain d’aujourd’hui c’est la facilité de l’accès à la pornographie et à la prostitution. Internet et les réseaux sociaux permettent ça. A mon époque cela aurait été très très volontariste de faire ça. On voit Catherine Deneuve dans BELLE DE JOUR, c’est un bordel. Ça n’existe plus en France. Et puis même-moi à l’époque de mon adolescence, c’est un engrenage. La facilité de l’accès aujourd’hui permet de gérer ça de manière assez simple. Et c’est en ça que le film est contemporain.

Jeune et Jolie - François Ozon

Si vous mettez en scène cette facilité d’accès, vous employez une image extraite d’un film pornographique, un visage, afin d’établir un jeu de mimétisme de la part d’Isabelle. - Elle regarde comment font les filles dans les films pornos et après elle le fait avec un client. Le client lui dit alors d’être naturelle. Il perçoit qu’elle joue.

La sexualité est aussi un axe de complicité entre Isabelle et son jeune frère. - Au départ, oui, il y a une très grande complicité, ils partagent les choses. Mais à partir du moment où il y a la scène du dépucelage, il lui demande de lui raconter et elle lui dit ne pas avoir envie de le faire. Il y a là, de la part de la soeur, la volonté de protéger son frère. Elle est en train de vivre des choses violentes qui n’est pas possible de « dire ». Est-ce qu’elle ne veut pas les émettre ou est-ce qu’elle ne peut pas les raconter à son petit frère ? C’est un peu des deux. Elle, elle ne sait pas ce qu’elle ressent, dès lors elle n’est pas capable de le verbaliser et, en même temps, elle sent que c’est quelque chose qu’elle ne peut plus partager avec son frère qui est encore dans l’enfance. Mais on se rend compte à la fin du film qu’il a compris beaucoup de choses et qu’il arrive aussi dans cette période d’adolescence.

S’il demeure un enfant, il est toutefois en contact avec la pornographie. - Il se trouve qu’aujourd’hui la situation actuelle fait que les enfants ont accès à la pornographie. Ce qui n’était pas mon cas où j’ai vu finalement des images pornographiques assez tard. C’est vrai qu’aujourd’hui un enfant de 7 ou 8 ans, c’est possible. Avec n’importe quel ordinateur on accède très facilement à ça.

Vous ouvrez le film sur l’hypothèse de la pulsion scopique, avec cet iris en forme de jumelles. - Je commence en fait chaque saison du point de vue d’un personnage et après on suit la jeune fille. Mais l’idée effectivement était de basculer le film avec des points de vue différents autour d’elle pour essayer de la comprendre. Un peu comme dans LA COMTESSE AUX PIEDS NUS de Mankiewicz où il y a des points de vue différents sur le même personnage et où des scènes reviennent. Pour moi ce n’est pas aussi formel que ça mais il y avait l’idée de tourner autour du personnage et, à des moments, d’accepter un vrai basculement de point de vue. J’aborde cette jeune fille comme un mystère et si j’ai des pistes, des indices, je ne le perce pas forcément.

Pourquoi cette ouverture en iris ? - Il s’agit d’assumer le côté voyeur, scrutateur. C’est une manière de poser dès les premiers plans du film son point de vue : je vais essayer de percer un mystère, avec des jumelles, en m’approchant… Est-ce que je vais y arriver ou pas ?

Vous montrez la sexualité de manière explicite sans jamais recourir à la pornographie. Pourquoi ? - Ça ne m’intéressait pas. Ça ne me semblait pas nécessaire par rapport à l’histoire. J’ai essayé une fois de filmer une scène pornographique avec des trucs un peu organiques… Peut-être que dans le cadre d’un film ça aura un nécessité mais pour l’instant, dans mes films, il n’y en a pas eu.

Jeune et jolie - François Ozon

La question du dialogue autour de la sexualité semble impossible entre générations. - Il n’est en tout cas pas possible entre la mère et la fille à ce moment-là de l’histoire. C’est pour cela qu’il y a le passage avec Charlotte Rampling parce que, d’une certaine manière, l’apaisement vient d’un personnage extérieur. Le psy est lui aussi un personnage extérieur qui a une vraie vertu thérapeutique. Mais cette femme, qui n’est pas dans le jugement (alors qu’on pourrait s’y attendre vu sa situation), est dans une forme de compréhension et une transmission se fait alors qu’elle la déculpabilise et qu’elle la comprend d’une certaine manière. Il y a un apaisement qui se fait chez Isabelle à ce moment-là ; une forme de réparation. Le choix des actrices n’est pas un hasard : ça raconte aussi quelque chose de ma propre expérience avec Charlotte Rampling. Il y a un relai entre cette actrice mûre et cette jeune actrice qui démarre sa carrière.

Cette rencontre souligne aussi la fragilité d’Isabelle, qui est perdue. - Elle ne sait pas exactement ce que cette femme lui veut à ce moment-là. Elle pense que c’est une cliente et l’autre lui dit que « c’est autre chose » qu’elle veut lui donner.

Dans la tentative de dialogue, l’objet est important : ainsi la mère d’Isabelle met en évidence des préservatifs. - Ça m’intéressait de montrer cette famille très libérale : une mère qui sait que sa jeune fille va peut-être avoir des rapports sexuels et tente de lui dire de ne pas oublier de mettre un préservatif. « Je ne te le dis pas mais je le pose au cas où ». Et ça c’est quelque chose qu’on a tous vu je pense.

Le regard sur Isabelle évolue : elle est soudainement « sexuée » et incarne un danger. – Ce qui est intéressant, c’est que ce sont les parents, l’entourage, qui voient le danger. Elle-même est assez innocence par rapport à ça. Elle n’a pas forcément conscience de ce qu’elle représente mais quand elle s’en rend compte, dans le regard des autres, elle en joue. Et elle teste, elle pousse les limites. Avec son beau-père, elle l’allume pour s’amuser, pour voir ce que ça pourrait provoquer. C’est pour ça que la scène du baby-sitting est importante.

La figure de la prostituée effraie les gens. - Pour moi ce n’est pas tant la figure de la prostituée que celle de l’adolescente : on peut voir l’adolescent comme un personnage maléfique – c’est ce qu’il y avait un peu dans DANS LA MAISON – un personnage perturbateur qui vient « révéler ». Car les adolescents ont soif de vérité et remettent les adultes face à leurs responsabilités et face à leurs mensonges. Ce sont des anges perturbateurs, exterminateurs.

Jeune et jolie[1]

Comment avez-vous construits les séquences avec le personnage du psy ? - La première séance m’amusait parce que la situation est comique. Les adolescents ne vont pas d’eux-mêmes voir un psy : ils sont forcés quand ils sont mineurs. Ce qui m’intéressait c’était de montrer que la mère, elle, avait beaucoup de choses à dire : c’était presque sa séance – c’est ce qu’on s’est dit avec Géraldine (Pailhas), on a joué la séquence comme ça. Elle n’arrête pas de parler et la fille ne dit rien. Le psy – Serge Hefez qui est un vrai psy – établit tout de suite un lien : il faut qu’une complicité se crée avec l’adolescent parce qu’il est là contre son gré. Il faut que l’adolescent ait confiance et qu’il se crée un truc entre eux. Donc c’était amusant de voir le psy prendre le parti de l’adolescente contre la mère. La deuxième séance est « dramatique » dans le sens où elle est capable d’exprimer, de verbaliser ce qu’elle ressent et d’avoir des émotions. C’est une séquence importante.

Pourquoi avoir fait appel à un vrai psy ? - Je l’ai vu au début comme consultant – comme j’ai vu des flics, la brigade des mineurs,… – et je l’ai trouvé « juste ». Il m’a dit des choses dont je me suis servi pour le film et quand on a fait le casting et qu’on a vu plein d’acteurs connus, à chaque fois, je disais à ma directrice de casting « pense à quelqu’un comme Serge Hefez». Et un moment on s’est demander pourquoi on ne le lui demanderait pas et il a accepté. On a fait des essais et ça a marché.

Il y a peu de renforts musicaux. Contrairement à DANS LA MAISON la musique extradiégétique est ici très discrète. - La musique de Philippe Rombi intervient pour l’exaltation, le côté « vie clandestine ». La musique est souvent liée dans le film – à part les chansons – à l’exaltation de la double vie d’Isabelle, notamment avec Georges.

Lorsque Isabelle se blesse, la musique ancre une forme de basculement. – Ce n’est pas vraiment une musique, c’est plus une nappe de tension qui paradoxalement ramène au réel. C’est ça que je trouvais intéressant : cette espèce de sifflement, tout d’un coup, l’électrise.

Le montage se module tout au long du film, à l’instar d’Isabelle qui évolue, créant lui aussi des effets de contraste. - J’adore le montage. C’est une des périodes que je préfère. C’est une réécriture du film. C’est une période compliquée puisqu’il faut faire le deuil du film dont on rêvait et qui n’est pas forcément ce qu’on a et en même temps on se rend compte que l’incarnation des acteurs apporte une force nouvelle à des scènes qui vous paraissaient anodines. Il y a des choses qui semblaient nécessaires au scénario pour la compréhension de l’histoire qui en sont plus nécessaires et qu’il faut donc couper. Il y a un vrai travail. Intellectuellement c’est très stimulant – en même temps avec des phases un peu dépressives. On passe par plein d’étapes très très différentes. En tout cas c’est une phase que j’aime beaucoup. Je suis présent car on peut influer : il y a plein de choses à faire.

jeune & Jolie - affiche

La critique du film : Cliquez ICI

L’interview de Géraldine Pailhas : Cliquez ICI

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