Critique : Foxcatcher

On 23/02/2015 by Nicolas Gilson

En 2005, Bennett Miller livrait avec CAPOTE un film troublant en s’intéressant à la genèse de « In Cold Blood » au fil de l’investigation de Truman Capote sur un meurtre au Kansas et sa rencontre avec l’auteur des faits. Le cinéaste met aujourd’hui lui-même en scène un fait-divers qu’il décortique habillement sous l’angle du désir et du non-dit. Rendant palpable l’émoi de ses protagonistes tout en ancrant une juste distance, il signe une oeuvre sensible et vertigineuse.

ChanningTatumFoxcatcher« Je vous donnerai tout ce que j’ai »

Bennet Miller nous plonge au milieu des années 1980 lorsque John Du Pont (Steve Carell), un milliardaire excentrique, approche Mark Schultz (Channing Tatum), un champion de lutte, et lui propose de l’emmener aux jeux Olympiques de 1988. Entre les deux hommes se noue une relation singulière tissée – hantée presque – par l’admiration et l’envie. L’expression de l’un est rhétorique, celle de l’autre n’est que corporelle. Une rencontre tissée d’interdits où s’immisce la jalousie bientôt personnifiée par David Schultz (Mark Ruffalo), le frère du champion et son entraineur.

D’entrée de jeu le réalisateur nous confronte à son principal protagoniste tout en exacerbant son ressenti alors que, pour quelque argent, il remplace son frère le temps d’une rencontre avec les élèves d’une école. Le désarroi du lutteur est palpable. La situation, toute pathétique qu’elle soit, permet de bientôt mettre en exergue la réalité quotidienne d’un homme défini par son titre olympique qui vit dans l’ombre de son frère. Nous partageons d’autant plus son trouble que nous sommes enfermés à ses côtés dans la prison que constitue son corps.

FOXCATCHERLa rencontre avec David se fait d’ailleurs à travers lui. Mark se rend à son entrainement et c’est au travers des gestes de lutte qu’il parvient à s’exprimer. C’est aussi à travers eux que son frère le comprend, l’entend. Car Mark est incapable de mettre des mots sur ses émotions, de s’exprimer. Il ne vit que pour et par la lutte au contraire de son frère émancipé à la fois professionnellement et d’un point de vue intime.

La proposition de John Du Pont, aussi étrange et étonnante soit-elle, donne à Mark l’occasion de croire en lui, de rêver à nouveau. Il y voit aussi la possibilité de sortir de sa solitude… Fasciné par le milliardaire, autant que ce dernier l’est par lui (son corps), Mark quitte tout pour revivre, vivre son rêve. John Dupont est-il manipulateur que Bennet Miller envisage cette relation comme la rencontre entre deux solitudes qui se mentent à elles-mêmes avant toute chose – en sous-texte une homosexualité inavouée. Tous deux sont dépourvus de sexualité ; l’un est enfermé dans son corps, l’autre emprisonné derrière ses mots et son éducation ; l’un a la lutte comme seul exutoire physique, l’autre y voit son propre accomplissement. Courant derrière leurs rêves, ils passent à côté de l’essentiel : eux-mêmes. Objet de jalousie autant que de manipulation – Du Pont utilisant la relation entre les frères pour arriver à ses fins –, David synthétise l’émancipation qu’ils ne peuvent atteindre.

FOXCATCHERLa finesse de la construction scénaristique demande à Miller de rendre palpables des sentiments qui ne s’expriment qu’à travers le corps. Aussi c’est au travers de sa mise en scène que le réalisateur offre à ses protagonistes la possibilité de s’exprimer. Il capte avec une rare acuité la douleur alors exprimée tant avec violence par Channing Tatum qu’avec un subjuguant pathétisme par Steve Carell. Les gestes, les corps, deviennent autant de dialogues exprimant ce que les personnages taisent ou s’interdisent de dire – à l’instar d’une séquence magistrale où, en un échange de regard avec sa mère, John Du Pont se dévoile.

Le découpage et le montage sont pensés avec soin. Au-delà l’orchestration musicale et le travail sur le son dessinent une réelle coloration qui participe au double mouvement d’exacerbation de l’effervescence des protagonistes et de prise de recul. Enfin l’interprétation de l’ensemble du casting est saisissante – Channing Tatum trouvant un rôle à la fragilité d’autant plus interpellante que son physique la rend paradoxale.

Foxcatcher AfficheFOXCATCHER
♥♥(♥)
Réalisation : Bennett Miller
USA – 2014 – 134 min
Distribution : A-Film
Drame

Cannes 2014 – Compétition Officielle

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