Critique : Force Majeure (Turist)

On 28/01/2015 by Nicolas Gilson

Après s’être intéressé à la dynamique du groupe dans INVOLUNTARY et avoir poussé à son paroxysme son influence dans PLAY, Ruben Östlund s’attaque magistralement au paradigme familial qu’il met proprement à mal dans FORCE MAJEURE. Nous confrontant à un couple en état de choc, il questionne brillamment les normes sociales et sociétales. Il signe un film époustouflant dont l’écriture et l’esthétique sont gages de sa virtuosité.

- Où est papa ?

Une famille suédoise profite de ses vacances dans les Alpes françaises. Parents et enfants prennent la pause. Ils font face à la caméra qui devient l’oeil de l’objectif qui les immortalise. Le naturel fait rapidement place aux codes et aux attentes de la bonne photo, le photographe conduisant les protagonistes à feindre des situations plus clichées les unes que les autres. Ebba et Tomas sont les parents idéaux, Vera et Harry les parfaites têtes blondes d’un catalogue de vente par correspondance. La nuit tombe. La famille idéale s’endort tandis qu’au loin la nature est domestiquée afin que les pistes de ski répondent aux attentes des touristes.

force majeure - famille

Au deuxième jour, parents et rejetons profitent des plaisirs de la neige avant de s’arrêter à la terrasse d’un restaurant que surplombe la montagne. Un bruit violent retentit. Une avalanche se dessine. Celle-ci est maîtrisée. Du moins c’est ce qu’assure Tomas à Harry qui panique alors que la neige se dirige droit sur eux. Un nuage de poudre blanche ensevelit les protagonistes avant de se dissiper. L’expérience est d’autant plus traumatisante que Tomas a disparu un instant. Le paradigme oscille. A mesure qu’Ebba questionne le geste de Tomas, Ruben Östlund égratigne les certitudes qui placent tout père de famille sur le trône du patriarcat.

Il y a eu une avalanche, on a eu très peur mais tout s’est bien fini.

Fort de saisir les instants de communion et de doutes, le réalisateur rend palpable l’émotion de chacun des membres de la familles. Tandis que les enfants se réfugient derrière les écrans de la virtualité, Ebba ressent le besoin d’extérioriser ce que Tomas balaye d’un revers de la main. L’un et l’autre défendent avec fermeté un ressenti dont les lignes narratives narratives s’opposent. L’assurance de Tomas est telle qu’elle nous conduit à remettre en cause nos propres certitudes. A-t-il vraiment disparu ?

Le scénario se développe au rythme du séjour – un rythme mis à mal par rapport aux attentes premières des protagonistes. Lentement, la famille implose. Ebba a besoin de temps pour elle, Tomas également. L’épouse modèle fait alors une rencontre qui permet à Ruben Öslund de mettre à mal l’image archétypale du mariage qui veut qu’une famille est composée selon un modèle type – un papa et une maman – et que ses membres répondent aux rôles, normés, qui leur incombent – fidélité, patriarcat et bienveillance. Ebranlée, Ebba ouvre son regard avec étonnement comme contrainte par son état de choc. Le questionnement mis en place par le réalisateur se nourrit d’une pluralité de point de vue qui lui permettent à chaque fois d’ancrer plus avant sa réflexion – et la nôtre. C’est ainsi qu’apparaissent les protagonistes secondaires qui se glissent sans heurt au coeur de la narration mais aussi un agent de nettoyage qui observe à distance la famille à qui il confère un caractère vaudevillesque.

turist

L’écriture est admirable. Ruben Östlund caractérise avec soin ses protagonistes dont il construit l’évolution avec finesse. Il joue judicieusement avec les clichés dont il se moque avant de les mettre à mal et de s’en servir encore non sans ironie. En parallèle de la narration, il induit un questionnement beaucoup plus large sur la société, son évolution et les normes qu’elle impose à chacun. La nature maîtrisée par l’homme revient en leitmotiv, ponctuant chaque journée tel un sublime chapitrage qui met en scène une réalité saisissante.

Le réalisateur signe une approche esthétique majestueuse. Il prête une attention particulière à chaque détail de la mise en scène au son, des costumes (autre donnée normée) à la moindre hésitation de ses comédiens. La photographie est sublime. L’ensemble tend à revêtir un caractère hypnotique des plus sensationnel. Quitte-t-il la radicalité d’une stricte séquentialité que Ruben Östlund donne sens au moindre champs/contre-champs, travaille la fixité qui lui est chère et joue à dessein avec les effets de travelling. Chaque plan est pensé avec soin offrant un cadre impressionniste à la narration ou y participant. Employant pour la première fois une musique purement extradiégétique, le cinéaste lui confère un sens singulier en ancrant une pleine dramaturgie où la tragédie n’a rien que de banal. Stupéfiant.

force majeure - affiche

FORCE MAJEURE
TURIST
♥♥♥(♥)
Réalisation : Ruben Öslund
Suède / Danemark / France / Norvège  – 2014 – 118 min
Distribution : Lumière
Drame / comédie noire

Cannes 2014 – Un Certain Regard – Prix du Jury
Film Fest Gent 2014 – Compétition Officielle

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