Interview : Flonja Kodheli

On 30/09/2015 by Nicolas Gilson

Belgo-albanaise, née à Tirana, en Albanie, Flonja Kodheli s’est intéressée à la comédie après avoir obtenu un premier prix de piano et de musique de chambre au Conservatoire de Mons. Elle tentera sa chance à Paris où elle intègrera les cours Florent. Parallèlement, Flonja composera pour le cinéma. Entraperçue dans HORS LES MURS de David Lambert et dans MARIEKE de Sophie Schoukens, Flonja a depuis lors travaillé en Albanie. Lors de la 65 ème Berlinale elle tenait l’affiche de VERGINE GIURATA aux côtés d’Alba Rohrwacher. Elle interprète le rôle de Lila, une albanaise qui a fuit l’âpreté des montagnes et la loi du Kanun pour l’Italie.

Comment êtes-vous arrivée sur le projet ? - Sabina Kodra qui est productrice chez Erafilm m’a contacté pour me proposer de passer le casting. J’avais déjà travaillé avec elle sur un autre projet et elle m’a contacté par celui-ci. J’ai reçu le scénario et deux semaines après je rencontrais pour le première fois la réalisatrice (Laura Bispuri) à Rome. On est très vite allée dans le vif du sujet, en décortiquant le scénario durant plusieurs heures selon la ligne de Lila, le personnage que j’interprète.

Une histoire que l’on découvre en filigrane au fil du portrait de Mark. - Oui, c’est pourquoi il était nécessaire que je connaisse tout son vécu depuis son enfance.

Lila est une femme a priori dure - C’est une femme un peu dure, un peu sauvage. Je l’ai comprise pleinement quand je suis arrivée dans les montagnes. J’ai compris pourquoi elle en est partie. C’est magnifique mais c’est dur. Ce qui m’a aidé ce sont les bottes que j’avais. C’était physique. Je les ai enfilée et j’avais trouvé la démarche de Lila. Dans notre travail d’acteur, les costumes sont très importants. Les vêtements en laine, leur poids, m’ont permis de la comprendre dans le corps.

Vierge jurée Laura Bispuri

Une partie du tournage a eu lieu en Albanie dans les montagnes reculées où Lila a grandi. Cela vous a-t-il aidé à figurer son histoire ? - On n’a pas beaucoup tourné en Albanie mais on y est allé pour s’imprégner et ça nous a aidé. J’ai quitté l’Albanie en 1993, c’était un challenge de jouer une albanaise des montagnes qui n’est jamais sortie du pays. Je devais aussi veiller à ne pas parler albanais avec un accent français, ni italien. J’envoyais des enregistrements à Laura pour corriger mon accent. Tout a une importance pour elle : la façon dont tu marches, dont tu parles, dont tu respires ; les silences. Elle a le sens aigu de chaque chose.

Hana (Mark) et Lila ont en commun de chercher leur liberté. Dans cette quête, Lila choisit la fuite. - Oui, parce qu’elle ne voit pas comment s’en sortir face à un père qui lui impose un mariage dont elle ne veut pas. Elle aime quelqu’un d’autre en cachette. Que faire pour pouvoir vivre en toute liberté cet amour ? Que faire pour pourvoir, simplement, être une femme libre ? Elle ne trouve pas d’autre moyen que la fuite.

La règle absolue du Kanun est intégrée par Hana alors que Lila se révolte contre. Qu’est-ce qui explique que Lila trouve la force de dire non ? - Anna dit elle aussi non. Elle accepte de devenir un homme pour dire qu’elle n’obéira pas en tant que femme. C’est le refus de cette condition. Lila ne veut pas devenir un homme et elle ne le peut pas puisqu’elle a déjà fait quelques pas dans les eaux troubles de l’amour. Elle ne peut pas freiner ça. Elle veut aller le plus loin et le plus vite possible. Lorsque Lila retrouve Anna après 14 ans, elle est mère d’une fille de 14 ans.

Y a-t-il une influence du Kanun sur la société albanaise ? - Non. C’est démodé. Ça n’existe plus. Ou alors dans les montagnes, la région où on a filmé, l’extrême nord de l’Albanie.

VERGINE GIURATA berlinale 2015

Le film présente un message universel sur la liberté de la femme. Lila prend sa liberté, Hana la trouve mais il y a aussi une relation très forte à la mère qui est libre « malgré tout ». - La mère veut libérer ses filles tout en les mettant en garde. Elle sent que Lila va partir et elle encourage Hana à le faire… C’est une mère qui veut sauver ses filles de ce destin.

La relation entre Lila est sa propre fille est compliquée. - Oui, c’est une relation très conflictuelle. Ça raconte beaucoup de choses sur deux générations de femmes mais aussi sur deux générations d’émigrés. Je connais autant la figure de femme de Lila que cette génération d’enfants nés ailleurs qui ne connaissent rien de leur pays, à qui les parents ne racontent rien car c’est du passé et on ne veut pas revenir dessus. On ne veut pas non plus leur parler la langue maternelle qui ne leur servirait à rien puisque eux-mêmes ne comptent pas repartir dans leur pays. Que pourraient-ils y chercher ? Plus encore dans le cas de Lila, parce qu’elle a une fille. Et elle ne veut pas qu’elle sache à quoi elle a échappé. Elle ne veut pas la charger de ce poids-là. Elle n’est pas fière de cette loi du Kanun.

C’est une génération qui conteste l’autorité. - Oui, mais c’est quand même la fille de sa mère. En étant rebelle, elle lui ressemble. Elle est dans l’action et ne cherche pas à arrondir les angles. Je pense que Lila se retrouve en elle. Elle a beaucoup de mal avec sa fille justement à cause de ça.

sworn virgin - Laura Bispuri

Le contraste entre les deux générations fait que la mère est dans l’affirmation là où la fille est dans le questionnement. Lila présente Mark comme un homme, sa fille met cette affirmation en doute. - Mark (Hana) rentre une deuxième fois dans la vie de Lila et ça perturbe tout. Lila et son mari n’y sont pas préparés. Ils essaient de le cacher. C’est d’ailleurs la première chose que fait Lila. En tout cas, on a travaillé l’accueil comme ça. Elle ne panique pas parce qu’elle revoit Hana (Mark) mais parce qu’elle veut la cacher à sa fille. La bienveillance du mari est aussi une manière de l’éloigner de leur monde qu’ils ont essayé de construire loin de ce Kanun qui pénètre à nouveau dans leur vie et vient tout chambouler. Mais tout est quand même fait avec amour. Lila essaie d’aider Mark à redécouvrir son corps.

Le corps est à la fois la question et la solution, il devient central au fil de l’évolution narrative y compris dans le rapport entre Lila et Hana. - Elles retrouvent un rapport complice là où elles l’avaient laissé. Petites, elles dormaient ensemble. Elles ont grandi et joué ensemble. Elles sont très proches. Il faut que Hana accepte son corps pour que Lila retrouve sa soeur. Lila a vécu comme une trahison le changement de Hana : elle avait une soeur et s’est retrouvée avec un frère (Mark) qui remplace son père…

Une chanson, interprétée par Lila et Hana, prend place à la film du film. Que raconte-t-elle ? - Elle correspond assez bien au destin de Lila. « Ce jour-là est arrivé, la nuit est tombée et je savais que ça arriverait ». Ça a un lien avec une décision « au dernier voyage » après lequel on ne regarde plus en arrière. Lila est partie et la rupture a été violente. C’est aussi la chanson de l’enfance. Celle que Lila et Hana chantent depuis qu’elles sont petites. Elles ont toutes les deux un amour inconsidérable pour leur pays. C’est une réconciliation, outre le poids du passé.

Tournage Vergine GiurataFlonja - Sworn Virgin

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