Interview : Fabrice Du Welz

On 12/11/2014 by Nicolas Gilson

Venu présenter ALLELUIA en Compétition Officielle au FIFF de Namur, Fabrice Du Welz y avait un planning chargé aussi seules dix minutes nous étaient accordées pour le rencontrer. Isolés à l’abri de l’agitation, la rencontre nous a permis de d’évoquer le film, sa genèse, ses comédiens et très brièvement l’approche esthétique du réalisateur témoin pourtant de sa singularité. Car, dans la jungle des interviews, le timing, c’est le timing – comme nous le rappellent les grands gestes de l’attachée de presse.

Qu’est-ce qui a motivé cette réappropriation du fait divers des amants de la lune de miel ? - C’est Yolande Moreau pour qui j’ai une admiration sans borne. Il y a quelques années je l’ai rencontrée lors d’un festival où elle présentait SERAPHINE. Elle était assise à ma table et je lui ai dit que j’aimerais écrire pour elle un rôle hors normes de salope intégrale, tendre et cruelle. Ca l’amusait beaucoup et elle m’y a encouragé. La même semaine j’ai revu CARMIN PROFOND d’Arturo Ripstein. J’avais mon sujet. Ripstein reprend le récit des tueurs de la lune de miel et l’ancre dans son Mexique natal. Je me suis dit pourquoi ne pas faire la même chose : reprendre le fait divers et l’enraciner dans les Ardennes belges que je connais bien. J’en ai parlé à Yolande et à Vincent Tavier, mon producteur et co-scénariste, mais quand on a terminé, pour plusieurs raisons, Yolande a décliné – ce que je respecte complètement.

Alleluia - Manu Dacosse

Le spectacle doit être global. Je veux en prendre plein la gueule, plein les oreilles et plein le coeur.

Je me suis retrouvé avec ce scénario. Je suis parti vers autre chose puis revenu avec l’urgence de retourner aux sources de mon cinéma personnel. J’errais un peu dans le casting or je savais qu’il était fondamental à la réussite de ce projet. Il était hors de question de faire un remake – c’est une adaptation d’un fait divers qui fascinait les surréalistes. Il a un caractère grotesque, pathologique, fou, païen – au-delà du bien ou du mal – qui fascine. Il m’est apparu d’une force et d’une violence insondable. Je suis certain qu’il va encore être décliné, comme une pièce de théâtre on peu sans cesse le revisiter.

Qu’est-ce qui vous intéressait particulièrement dans le sujet ? - La violence ne m’intéresse pas. Je me fous de la violence. Je ne suis pas là pour filmer des trucs violents. Je veux seulement filmer des basculements. Là, c’était l’aliénation d’un couple. Et les conséquences de cette aliénation sont violentes. Toutes les femmes qu’il rencontre son les témoins de son aliénation. Le chapitre 2 et 3 sont dans la construction. Dans le troisième chapitre, on est déjà dans la déconstruction puisqu’on a la pathologie lourde de Michel et la jalousie qui gangrène Gloria. Et puis, après, on a le chapitre avec Solange et on bascule vers des enjeux qui sont très différents. Elle a un certain standing. Un autre réalisme aussi avec la petite fille. Le témoin devient alors acteur dans leur relation. Il fallait être très précautionneux dans le casting. J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs complètement investis par le film et les rôles ce qui nous a permis de travailler en profondeur.

Qu’est-ce qui a motivé vos choix de casting ? - Je voulais retrouver Laurent (Lucas) mais il y avait un souci par rapport à la Commission du film car il fallait un acteur belge alors qu’on me demandait une actrice française… Finalement on a eu une dérogation et on a pu prendre Laurent. J’ai jeté mon dévolu de manière très très insistante sur Lola Dueñas contre l’avais des producteurs. Je pense que Laurent et Lola sont parfaits dans leur rôle – qu’on aime ou qu’on n’aime pas le film.

Alleluia - Dueñas:Lucas

Au niveau des seconds rôles, on retrouve énormément de comédiens belges à l’instar d’Anne-Marie Loop et de David Murgia. - Je suis fasciné par David Murgia. Je pense vraiment qu’il est prodigieux. Je pense mes mots. Le temps va révéler un grand acteur. J’ai rarement vu ça. Il es vraiment d’une grande puissance, d’une grande finesse et d’une grande intégrité. Anne-Marie a été mon professeur au Conservatoire de Liège et j’ai toujours eu une tendresse folle pour elle. Lors de son premier cours, elle nous a dit qu’il faut être sur scène comme Jimmy Hendricks et je ne l’ai jamais oublié. Edith Le Merdy qui interprète Maguerite a joué dans mon premier court-métrage, c’était pour moi aussi une manière de la retrouver. Et forcément, le personnage de Solange, interprété par Héléna Noguerra, a été plus compliqué… Le chemin vers Héléna a été plus compliqué mais je pense que c’est super.

Ce qui est toujours « impressionnant » chez vous, c’est ce travail sur la photographie et sur le son. - Je pourrais parler longtemps de la photographie. J’ai tourné le film en pellicule. J’aime le cinéma dans sa globalité. C’est un art visuel, sonore. C’est aussi l’art de l’acteur. Après c’est l’art des choix de mise en scène. La forme est très importante n’en déplaise à certains qui pensent qu’elle n’a pas autant d’importance que le fond.

Avez-vous focalisé votre attention sur un élément particulier ? - Sur ce film, je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser les personnages entrer dans le cadre. Je me suis dit que je devais les laisser libres et les accompagner. Comme je travaille beaucoup en amont, j’essaie d’être très précis dans mon découpage ce qui me permet d’avoir une vision globale. Après je la confronte aux acteurs. Comme je commence à avoir plus d’expérience, durant les répétitions, je vois où je peux vraiment être dans le cadre et où je dois m’adapter à eux. Comme en plus j’avais une actrice qui a un tempérament de feu – Lola est un volcan – et j’avais l’eau avec Laurent – qui est très méthodique et très consciencieux – j’avais parfois des frottements. Ça m’a forcé à les accompagner. Avec des moments où il y a une attention précise au son, aux décors – qui sont des personnages aussi importants qu’un acteur. Une lumière c’est un décor, un décor c’est une bonne photo et une bonne photo c’est un bon décor. Le spectacle doit être global. Je veux en prendre plein la gueule, plein les oreilles et plein le coeur.

Fabrice Du Welz © FIFF 2014

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