Critique : Every Thing Will Be Fine

On 25/07/2015 by Nicolas Gilson

Continuant ses expérimentations sur la matière filmique, Wim Wenders travaille en trois dimensions un film qui n’a guère de volume. Une gageure qui offre paradoxalement son sens à la démarche tant au fil de EVERY THING WILL BE FINE le réalisateur se veut le témoin d’une société factice au sein de laquelle la représentation (de soi) et l’égocentrisme s’imposent comme vecteurs de réussite. Dominé par la figure lisse de James Franco, le film ancre, au-delà d’un apparent glaçage, une impression de finitude nous conduisant, faute d’être emballés, à demeurer perplexes.

Where is Nicholas ?

Ecrivain, Thomas Eldan (James Franco) cherche à s’isoler pour trouver l’inspiration. Mais est-il possible de ce faire alors que sa compagne le presse de revenir ? Irrité, au volant de sa voiture sur les routes enneigées, il est surpris par l’arrivée soudaine d’un jeune garçon. Il freine et pense avoir évité le pire. Mais si l’enfant est indemne, son silence cache une terrible réalité : contrairement aux apparences, son frère a été percuté et est mort sur le coup.

every-thing-will-be-fine-berlinale-© NEUE ROAD MOVIES GmbH, photograph by Donata Wenders

D’entrée de jeu Wim Wenders appréhende son protagoniste avec une certaine distance. Nous plongeant dans l’intimité de son cabinet d’écriture, il le met en scène dans un décorum presque caricatural. Plus encore, à mesure que nous le découvrons, Thomas Elden apparaît être un archétype. Les rares enjeux qui se tissent alors répondent à une même logique jusqu’à ce que se produise un accident. L’accident.

Thomas, plus pour lui-même que pour réconforter le petit Christopher, assure que « Every thing will be fine ». Une maxime qu’il ne cessera de répéter ensuite, au fil des ans. Pourtant, tout ne va pas bien : au coeur de la campagne isolée, il vient de commettre l’irréparable, malgré lui. L’enjeu central se dessine bientôt à l’ombre de ses réactions. L’écriture paraît-elle affectée et superficielle qu’elle n’est que le reflet de la personnalité de Thomas dont nous avons confirmation de l’égocentrisme et découvrons le dess(e)in d’une dynamique de représentation faisant de lui un personnage.

Construit sous forme de chroniques, le scénario peine à trouver son équilibre. La figure de Thomas s’impose comme centrale, toutefois hantant ses pensées, l’évolution de la vie de Christopher et de sa mère Kate (Charlotte Gainsbourg) ponctue le récit sans réel développement narratif. Une coexistence trouble et superficielle.

Every-thing-will-be-fine-wenders © NEUE ROAD MOVIES GmbH, photograph by Donata Wenders

Les années passent, le succès est au rendez-vous pour l’écrivain qui se réapproprie fatalement son histoire pour en faire un récit. Evolue-t-il au fil de ses relations qu’il demeure distant, constamment en représentation, tandis que le temps ne semble pas avoir d’emprise sur lui. Au travers de la figure de Kate et de Christopher, le passé se rappelle à lui ; tantôt avec tendresse et mélancolie, tantôt avec une virulence qu’il balaye d’un revers de la main. Il fait sienne la mesure de toute émotion, quitte à sembler n’en avoir aucune. L’art de la représentation.

Ce passé ancre un contraste entre deux réalités qui pourrait être celui entre les valeurs de la vieille Europe et celles du nouveau visage de l’Occident ; entre le « savoir » et le « pouvoir ». Kate appartient à un monde ancré dans la terre, dominé par la nature et le ressenti. Thomas rêve de grandiloquence, ce n’est donc pas pour rien qu’au fil des ans il emménage dans des espaces de plus en plus grands dont le reflet connote son succès. Every thing is fine…

Optant pour une une réalisation en trois dimensions*, Wim Wenders travaille pleinement sur les hypothèses-mêmes de la représentation et de la distance. Les nombreux effets de surcadrage enferment les protagonistes dans une réalité qui se veut le miroir de leur inconscient. Les modulations d’axe au coeur d’un même plan permettent de nuancer notre propre point de vue sur les situation tandis que les jeux entre l’avant et l’arrière-plan traduisent une dynamique d’opposition – non dépourvue d’humour de la part de Wenders qui s’amuse proprement de la figure de James Franco dont le caractère emprunté de l’interprétation fait sens. L’espace prend forme, se module et se redessine au coeur d’une même scène, ou quelque fois d’un même plan, au point d’en devenir subjuguant.

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Esquissant un leitmotiv, la musique, qui s’impose dès l’ouverture du film, borde nos impressions sans toutefois guider notre ressenti. En effet, s’il enrobe proprement son approche d’une composition discrète d’Alexandre Desplat, Wenders module notre attention à travers des silences sourds et la réalité sonore environnante. A l’instar de la séquence de l’accident « moteur » de l’intrigue, les pistes musicales soulignent les artifices comportementaux, nourrissent les jeux archétypaux de « représentation » sans transcender gratuitement le moindre élan dramatique.

Petite machine mécanique, EVERY THING WILL BE FINE contient peut-être en son titre la sensation à laquelle il conduit : de grande qualité malgré des enjeux ténus, le film est délicat, raffiné et subtil. Ou bien, tout (et trop) simplement.

* Si le film ne sort en Belgique qu’en version 2D, le travail de Benoît Debie est tel que la ligne visuelle et le jeu de profondeur se ressentent tout de même superbement.

Everything will be fine

EVERY THING WILL BE FINE
♥♥
Réalisation : Wim Wenders
Allemagne / France / USA – 2015 – 100 min
Distribution : Lumière
Drame

Berlinale 2015 – Sélection Officielle Hors-Compétition

Every thing will be fine - belgique

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