Malgoska Szumowska : Entrevue

On 11/02/2012 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Malgoska Szumowska venue à Berlin pour présenter ELLES en séance spéciale au Panorama de la 62 ème Berlinale. Au lendemain de la première projection, les réjouissances de la veille se gomment à l’aide de nombreux cafés. Film à la fois sulfureux et troublant, ELLES compte parmi son casting Juliette Binoche, Anaïs Demoustier et la pétillante Joanna Kulig.


Quelle est la genèse du film ELLES ?

Marianne Slot, la productrice du film, est venue me trouver avec l’idée d’un film sur la prostitution estudiantine à l’Université. Elle recherchait un réalisateur qui ne soit pas français. Elle désirait quelqu’un de différent qui puisse apporter un point de vue extérieur tant sur le cinéma français que sur la France. Je trouvais l’idée intéressante. Nous avons alors commencé à travailler à l’écriture du scénario et nous avons réécrit l’histoire de très nombreuses fois. Et dès le tout début j’avais en tête que la jeune fille polonaise devait être Joanna (Kulig). Je l’ai vue dans un film alors qu’elle était absolument inconnue en Pologne et j’ai eu une révélation, ce devait être Alicia. Je ne fais en fait jamais de casting : soit je rencontre les gens et ils me plaisent, soit je les vois dans un film, j’en tombe amoureuse et je veux travailler avec eux. C’est de cette manière que cela a fonctionné avec Joanna.

Vous l’avez alors simplement contactée ?

Ma productrice a appelé l’agent de Joanna et lui a demandé si Joanna parlait français. Et l’agent à assuré que oui. Je trouvais ça incroyable, je rêvais d’elle dans le rôle et elle parlait français ! J’ai alors invité Joanna pour les essais pour lesquels elle devait préparer une scène dont elle a en fait appris chaque réplique phonétiquement. J’ai alors montré cela à la productrice qui m’a dit qu’il y avait un problème : elle ne comprenait pas le moindre mot ! Joanna ne parlait pas français. Elle a tenté de l’apprendre et elle est donc venue à Paris. Dix jours avant le tournage je n’étais pas sûr qu’elle puisse y arriver : sous le stress, elle est comme folle et il n’est pas facile de la saisir car elle est énergique comme de la dynamite. Il nous fallait une méthode et nous y sommes parvenues. Elle est incroyable, elle a un énorme talent.

Tout comme Anaïs Demoustier !

Je l’ai vue dans SOIS SAGE et c’est pour cela que je l’ai choisie. Les producteurs voulait me faire rencontrer une autre actrice mais j’ai obtenu Anaïs. Je ne peux pas faire passer de casting, je trouve ça fou. Je trouve cela humiliant tant pour les acteurs que pour le réalisateur. Rien de bon ne peut sortir d’un casting.

Vous ne parlez pas français, et ne le parliez donc pas plus sur le trounage.

Je pense que c’est même mieux. Je me concentrais sur l’émotion, sur les gestes et pas sur les mots. Et en même temps j’ai une très bonne oreille. Et je me souviens de la mélodie des répliques, si bien que si Juliette par exemple changeait quelque chose, je le savais et je pouvais lui demander ce qu’elle avait modifié. Il ne s’agit pas de mots… Si on prend en exemple la scène entre Joanna et Juliette, lorsqu’elles mangent des spaghetti, elles ne se comprennent pas. Et c’est justement pour cette raison que cette scène fonctionne.

Ne pas se comprendre est peut-être le meilleur moyen de le faire.

Exactement. Et c’était la même chose pour moi. Et c’est vraiment mieux que je ne comprenne pas le français.

La sexualité est mise en scène de manière très réaliste, ce qui peux être choquant. Est-ce voulu ?

Je ne m’attendais pas à ce que cela puisse paraître choquant. Je ne l’ai pas fait volontairement. Avec le directeur de la photographie, Michal Englert, avec qui je travaille toujours, nous avons regardé un grand nombre de scènes érotiques… Nous avons par exemple trouvé le film 9 SONGS complètement asexué : c’est horrible, vous pouvez tout voir mais cela ne fonctionne pas car ce n’est pas délicat, c’est exagéré. Nous avons cherché à créer notre propre approche réaliste voire quelque peu voyeuriste. Mais nous ne voulions pas de pornographie et voulions que les spectateurs puissent ressentir de l’excitation. Nous voulions qu’ils soient dans une position inconfortable afin de les obliger à réfléchir.

On est par moment à la frontière de la pornographie sans jamais basculer dedans.

Nous voulions simplement être réalistes : montrer comment sont les choses.

C’est très réaliste mais il est également question de projection : nous sommes dans l’esprit du personnage interprété par Juliette Binoche.

Oui, il s’agit de son imagination. C’est là tout le caractère paradoxal de l’idée de montrer l’imaginaire de manière très réaliste.

Visuellement votre approche esthétique évolue au sein du film : du mouvement de départ le cadre atteint une cruelle fixité.

Il y a effectivement de ça, mais quand vous faites un film c’est quelques fois inconscient : vous ne le faites pas volontairement. Nous n’avons pas trop réfléchi, c’est venu naturellement.

Il n’y a, dans le film, aucun jugement quant à la prostitution. Et la notion même de prostitution évolue. Quel est votre point de vue sur la question ?

Mon point de vue ? Je ne suis pas contre mais je n’appellerais pas ce que les personnages font de la prostitution. En Pologne on parle plutôt de « sponsoring ». Je pense que le terme est beaucoup plus correct pour décrire cette situation spécifique où ces filles ne sont pas des victimes : elles choisissent leurs clients, elles sont responsables. La prostitution est plus connotée à l’idée de victime et d’obligation. Je n’ai rien contre la prostitution de manière générale. Le seul jugement qui prend place dans le film est celui de la société qui devient folle à force de matérialisme, d’échelle sociale et d’argent.

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