Entrevue : L’Inconnu du Lac

On 15/10/2013 by Nicolas Gilson

Depuis mai où L’INCONNU DU LAC était présenté à Cannes au Certain Regard, Pierre Deladonchamps, Christophe Paou et Patrick d’Assumçao courent de festival en festival afin d’y accompagner le film. Ils se retrouvent pour la première fois réunis ensemble au 40 ème Film Fest de Gand. Rencontre.

© Film Fest Gent

Comment êtes-vous arrivés sur le projet ?

Patrick d’Assumçao – J’ai rencontré Alain Guiraudie (le réalisateur) sur le casting du ROI DE L’EVASION, son précédent film, et j’ai eu la chance qu’il se rappelle de moi pour L’INCONNU DU LAC. Il m’a rappelé 3-4 ans après en me demandant si je voulais bien passer un casting pour lui. J’y suis allé avec plaisir. Et cette fois-ci ça a marché. Je savais qu’il était intéressé par mes qualités de comédien mais ce n’est pas pour ça que j’allais faire le film car pour Henri il voyait un « vieux-beau » plus âgé que moi.
Christophe Paou – J’avais rencontré un autre comédien qui était plus « rugueux », plus mystérieux. Il faisait un peu vieux légionnaire. Il était moins doux. Nous, on était censés être beaucoup plus âgés, 45-50 ans. On est aussi arrivé sur le film par casting. Il y a eu d’abord Pierre. Puis il insistait encore pour que Michel soit plus âgé, je crois. Comme ça s’est bien passé entre nous, il a gardé ce couple.

Qu’avez-vous ressenti à la lecture du scénario ?

CP – J’étais impressionné par les scènes de sexe qui sont moins présentes dans le film que dans le scénario. Il y avait plus de vignettes un peu crues. Donc ça, ça me faisait hésiter. Après, à force de le lire, je l’ai trouvé très beau. Il y avait quelque chose de philosophique, de très fort. Ça ne veut pas dire que j’y voyais un film cérébral, au contraire, mais tout ce mélange – présent au final – de philosophie malicieuse et facétieuse.
PdA – C’est le premier film où Alain (Guiraudie) aborde la question de manière aussi frontale. Ce qui m’avait choqué à la lecture, c’était la noirceur qui se dégageait du film, notamment, au départ, le côté consommation sexuelle effrénée. Je trouvais que c’était une vision très noire des rapports humains – qui existent aussi. Après c’est une espèce de quête de sentiments véritables qui peut exister entre deux personnes. Je trouvais que c’était très beau.
CP – Le huis-clos à l’extérieur, c’est génial d’avoir installé ça. Ça y est au scénario : il y a cette histoire des voitures au parking, ces gens qui viennent de nulle part et qui sont posés là. D’un point de vue dramaturgique, c’est incroyable : tout d’un coup la nature devient un huis-clos.
Pierre Deladonchamps – J’ai trouvé qu’il y avait une grande force d’écriture, notamment des dialogues – c’est ce qui m’a le plus marqué. Forcément, je me suis arrêté à chaque scène de sexe parce que je me suis demandé comment ça allait être tourné et comment ça allait être fait. Mais j’ai trouvé l’histoire à la fois d’une singularité et d’une simplicité puissantes : il n’y a pas de chichi, pas de blabla, on ne connait pas ce qui se passe en dehors de cette plage ni les personnages. J’ai trouvé très mystérieux et très agréable à jouer parce que, du coup, on était concentrés sur ce qui se passait. On pouvait se permettre de s’imaginer n’importe quoi nous-même et de laisser le spectateur imaginer n’importe quoi au visionnage du film. Ça donnait une puissance beaucoup plus importante à ce qui se passait. J’ai bien aimé qu’on ne sache rien des personnages. Je trouvais ça très intrigant.

L'inconnu du lac

Vous étiez interloqués par les scènes de sexe, comment les avez-vous appréhendées ? Sachant que les scènes pornographiques, ce n’est pas vous.

PD – Non c’est doublé. Mais il y a deux plans. C’était très cocasse de rencontrer nos doublures « sexe ». On n’a pas eu le choix.
CP – C’était gênant. Enfin c’était bizarre. Nous, on portait l’histoire. Eux, c’étaient des comédiens, ce n’étaient pas des acteurs porno. Et c’est troublant le rapport sur le plateau où tu croises un mec qui fait ta doublure.
PD – On était à cinquante mètres d’eux quand ils faisaient les scènes. On n’a rien vu mais on le savait. Eux, nous ont observés pendant certaines scènes d’ébats sexuels pour essayer de reproduire avec leurs parties génitales ce qu’ils avaient vu. Mais les scènes d’ébats amoureux entre nous ont été un petit peu répétées, même chorégraphiées, à Paris. Alain ne voulait pas tout décortiquer, il aimait le fait que l’on soit un peu gauche, parce qu’on est un peu gauche quand on fait l’amour avec quelqu’un qu’on ne connait pas. C’est normal qu’on ne sache pas comment se mettre.
CP – On avait besoin aussi d’une part de liberté pour faire exister le désir. Moi je ne l’ai pas vécu comme une danse. Je ne me disais pas que j’enchainais les positions.
PD – Moi, un petit peu. Je me souviens que pour la scène où ils font l’amour pour la première fois tous les deux – où ils abordent le fait de ne pas mettre de capote – je m’étais mis en tête toutes les étapes de ce qu’il se passe entre eux deux parce que ça m’aidait pour me guider afin de ne pas me déconnecter du truc parce que j’étais trop inquiet de certaines choses.
CP – Ah oui ? On n’a pas du tout vécu la même chose.

Le rapport à la nudité est intéressant en ce qui concerne le personnage de Henri : alors que c’est le seul qui ne se déshabille pas intégralement, c’est lui qui se met le plus à nu.

PdA – Oui, effectivement, comme s’il avait abandonné toute velléité sexuelle pour arriver à une certaine vérité de sentiments.
PD – Je crois aussi que ce qu’a voulu transcrire Alain à travers le personnage de Henri – et qui me trotte en tête – c’est qu’il y a un moment dans la vie, qui n’a pas forcément de rapport avec l’âge, où on en a marre du cul pour le cul, quelle que soit sa sexualité, et qu’on trouve ça vain. Henri, c’est pas un queutard. Il l’a fait, il le raconte, il s’est éclaté mais il est lassé de ça. Du coup il cherche une vérité à travers des sentiments amoureux, amicaux, de la tendresse. Ce qui est différent des deux autres qui, en parallèle à leur histoire, ont aussi beaucoup de cul : une fois que Franck est avec Michel, il continue à avoir cette frénésie car il a décidé qu’il ne lui apportait pas ce qu’il voulait et que du coup il avait le droit de désirer quelqu’un d’autre – ce qui est aussi un beau prétexte.

L'inconnu du lac - Alain Guiraudie - affiche - queer palm 2013

La sortie du film en France a eu lieu dans le contexte particulier de l’adoption du « mariage pour tous ».

PD – Alain avait dit que si le film allait à Cannes on le sortirait dans la foulée, sinon en octobre pour sortir de tout ce qui se passe. Pour rebondir sur le contexte politique, c’est vrai qu’il y a eu une récupération un peu basse, notamment de la part des villes de Saint-Clou et de Versailles par rapport à l’affiche – des gens qui n’avaient pas vu le film. C’était surfer sur un climat délétère sur l’homosexualité, sur le mariage et l’adoption. Ils n’auraient sans doute pas fait ça dans un autre contexte.
PdA – Ça a surtout servi le film.
PD – Ils se sont ridiculisés.
CP – Oui, c’était ridicule puisque le film n’était même pas distribué là-bas.
PD – Ça a peut-être empêché certaines personnes, qui ne savaient pas de quoi traitait le film, d’aller le voir en raison de, peut-être, la « crudité » des rapports sexuels. Moi je suis pour ne pas forcer les gens à voir ce qu’ils n’ont pas envie de voir.
PdA – Dès Cannes, avec la presse, tout le monde savait de quoi parlait le film. Tu allais le voir en connaissance de cause.

Le film a reçu la « Queer Palm », c’est important pour vous ce genre de prix ?

PD – On était assez contents parce qu’on était en compétition avec des gros films notamment LA VIE D’ADELE, LIBERACE, etc. donc ça nous a fait plaisir. Après je crois qu’Alain, vis à vis de ce prix, état un petit peu entre deux eaux parce qu’il voulait faire un film universel qui ne soit pas un film de « genres » – même si ça traite de la question homosexuelle.
PdA – C’est avant tout une histoire d’amour.
PD – D’ailleurs si on doit faire un parallèle avec LA VIE D’ADELE, c’est qu’on peut s’identifier aux personnages sans avoir la même sexualité.

L'inconnu du Lac - Alain Guiraudie

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