Entrevue : Hélène Cattet & Bruno Forzani

On 10/03/2014 by Nicolas Gilson

Hélène Cattet et Bruno Forzani étaient à Gand pour présenter en Compétition Officielle L’ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS. A quelques heures de la première belge du film, le couple de réalisateurs s’est perdu dans l’enfer du dédale des rues de la cité afin de rejoindre un hôtel du centre ville et de se prêter au jeu des interviews. Le rire d’Hélène Cattet, à la fois sincère et mécanique, retentit alors tellement l’exercice semble la mettre mal à l’aise (« Je ne suis jamais habituée »). Bruno Forzani s’enjoue-t-il à répondre aux questions qu’Hélène intervient spontanément tant en gestes qu’en parole. Et les mots de l’un complètent la pensée de l’autre. Rencontre.

Bruno Forzani & Hélène Cattet (L'étrange couleur des larmes de ton corps) © Anne De Geyter

On va commencer simplement : si vous deviez pitcher le film ? - (BF) Simplement ? Mais pour nous ce n’est pas simple. (Rires) Un homme rentre chez lui, sa femme a disparu, il la cherche.

L’ETRANGE COULEUR présente comme similitude par rapport à AMER, la thématique de la « pulsion/répulsion ». - (BF) Le désir est dans les deux films. (HC) Tous les contraires, jouer avec les contraires, le chaud, le froid. (BF) Comme on est tous les deux des contraires déjà (HC) Voilà, c’est ça. C’est comme ça qu’on fait peut-être cohabiter nos deux univers. Effectivement c’est toujours la cohabitation de deux points extrêmement opposés. La thématique du désir et de la peur est super présente dans les deux. (BF) C’est comme si on essayait de faire quelque chose de sensoriel, un peu comme une expérience filmique. Pendant une heure quarante tu es dans un rêve ou un cauchemar, ça dépend, et le fait d’utiliser et de rapprocher les pulsions de peur et les pulsions sexuelles, qui sont toutes les deux très fortes, permet une immersion. Ce sont des ressentis très physiques. On essaie de faire sentir aux spectateurs la sensation du désir qu’un personnage a pour un autre. Pareil dans la peur avec le scènes de suspens. Après j’aime bien cette poésie de l’érotisme et de la « violence », d’Eros et de Thanatos. Je suis très sensible à cela dans le cadre de la fiction. Je trouve que c’est une belle manière de parler de l’amour et de relation dans un couple.

Klaus Tange - L'étrange couleur des larmes de ton corps

Si, comme dans AMER, on partage le ressenti des protagonistes, on est aussi mis à distance. - (BF) Pour moi, le film a deux facettes principales. On est dans une narration qui est complètement différente de celle, plus simple, d’AMER – une femme à trois moments de sa vie. On a joué avec une narration plus foisonnante, qui ressemble peut-être à l’Art Nouveau. Ça va dans tous les sens. C’est comme si AMER était un film sur la paranoïa et celui-ci un film sur la schizophrénie. Il y a un côté narratif qui est plus complexe. AMER laissait plus la place à la sensation, et là c’est un film où tu te perds, c’est un labyrinthe. Tu le prends physiquement, c’est un bombardement sensoriel, et après, quand tu as fini la séance, il décante dans ton esprit et tu fais des liens. Tu le digères et tu trouves de nouvelles choses.

Lorsque L’ETRANGE COULEUR s’ouvre, on est confrontés à une « image » qui revient en leitmotiv tout au long du film au point de paraître hypnotique. - (BF) Il y a quelqu’un qui a rapproché le film à une séance d’hypnose (HC) C’est vrai. Tu vas de plus en plus en profondeur dans des souvenirs. Jusqu’à (BF) un truc séminal. (HC) Oui, une vision initiale (BF) qui se situe derrière une porte souvent. On a voulu faire un film hypnotique mais on n’a pas pensé théoriquement sur la séance d’hypnose. (HC) Petit à petit, au fur et à mesure du voyage, du film, tu t’enfonces dans des strates, tu régresses, tu retournes à des images de l’enfance…

Le labyrinthe est présent « physiquement » avec cet espace dont le protagoniste ne sort pas. - (HC) On a essayé de construire cet espace un peu comme un rubis-cube. Il est mouvant et lié à ce qu’il se passe dans la tête du personnage. (BF) On ne veut pas raconter l’histoire d’un mec qui se perd, mais on veut faire vivre la perte du gars.

LEtrange-Couleur-Des-Larmes-De-Ton-Corps-6

Comment avez-vous pensé cet espace en terme de montage ? On en a une perception claire sans que pour autant elle ne soit rationnelle. - (BF) On a voulu casser la rationalité de l’espace. C’est quelque chose que l’on fait tout le temps dans nos films. Certains cinéastes qui nous ont marqué cassent tout d’un coup l’espace avec des gros plans ce qui provoque une perte de repère. Et comme on essaie de faire ressentir la perte du personnage on casse l’espace (HC) pour faire ressentir physiquement le déséquilibre. C’est un de nos outils de mise en scène pour pouvoir désorienter le spectateur sans qu’il ne s’en rende compte. C’est difficile de dire concrètement quels sont les éléments mis en place pour amener le spectateur à cet état. On joue avec des trucs de mise en scène par-ci, par-là.

Le découpage et le montage sont très importants. - (HC) Quand on écrit, on pense déjà au montage. On pense aussi son en même temps. C’est toujours très imbriqué. Le découpage se fait avec des tests de « petits bouts » montage et au moment du montage « réel » on joue plus sur les rythmes. Mais on pense au montage en faisant le découpage.

Vous employez de manière singulière et sans systématisme le « Split-Screen » : vous tournez en dérision le champs/contre-champs, vous divisez les personnages, vous les unifiez en en créant de nouveau… - (BF) On essaie de cassez les systématiques, oui. Déjà rien que dans la narration. Quand on fait le découpage, on essaie de se dire comment on va construire tout le film sans être répétitifs. Dans le cadre d’une séquence comme l’interrogatoire, par exemple, on se demande ce que l’on peut raconter à travers elle et qu’elle ne soit pas là juste pour faire avancer l’histoire : qu’est-ce que ça peut raconter sur le personnage, son rapport avec l’autre, etc. (HC) En plus des informations : « qu’est-ce que tu fais passer en sous-textes ? ». C’est cela qui amène petit à petit le split-screen et tous ces jeux kaléidoscopiques sur les personnages.

L'étrange couleur des larmes de ton corps

D’entrée de jeu on est confrontés à cet effet de kaléidoscope, aux miroirs : le personnage de Dan est double voire triple. - (HC) Comment utiliser tous les éléments pour (BF) raconter (HC) ça (BF) intuitivement. Parce qu’on ne veut pas que ça soit souligné. Que le spectateur se dise « tiens ça parle de ça » mais que ce soit suggéré dans le scénario. On ne raconte pas un homme qui se perd mais on essaie de faire vivre dans la psyché sa perte.

Vous témoignez dans votre approche filmique, à la différence d’AMER, d’une grande « circularité ». Il y a une impression de rondeur. - (BF) C’est marrant je reviens de Corée et il y a un mec qui m’a dit exactement la même chose. (HC) C’est drôle. (BF) Il m’a dit que ça faisait penser à Tsai Ming Liang. Il parlait de la figure du cercle.

Mais c’est voulu. - (BF) Complètement. Dans la narration il y a le côté de la boucle (HC) qu’on aime bien. C’est une forme qu’on aime utiliser. (BF) Et puis dans ce qui est graphique tu as toujours quelque chose de circulaire, qui tourne ou encore l’oeil. (HC) C’est un peu inconscient.

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C’est une évolution par rapport à AMER. - (BF) Oui, dans AMER ce sont des cadres fixes. Là, c’est la première fois qu’on travaille avec autant de mouvements de caméra. Mais il n’y en a pas des tonnes non plus. On aime bien ce côté très figé du cadre, ne pas recadrer, panneauter, etc. C’est la première fois qu’on essaye de faire des mouvements de caméra. (HC) Il faut que ça ait un lien avec ce que l’on veut dire.

Vous témoignez d’une mise à distance par rapport à votre travail et de beaucoup d’humour à l’instar d’une séquence où l’orchestration musicale est très forte et un protagoniste intervient en disant que « le son est trop fort ». - (BF) Pour nous c’est un film divertissant, festif. On a tout donné. On a essayé d’être généreux « pour que tu en aies pour ton argent ». (HC) Même si après ça ne parle pas forcément de choses hyper drôle. (BF) On le traite de manière ludique. Ça vient d’un cinéma d’exploitation ludique. On garde ce côté-là et on essaie de parler d’un sujet, qui est peut-être plus intime qu’une enquête policière, d’une manière ludique et (HC) festive (BF) autant dans le sexe que dans la violence, dans la recherche graphique ou sonore que dans le montage. On utilise tous les instruments que l’on a dans la réalisation. On essaie d’en jouir au maximum.

Bruno Forzani & Hélène Cattet (L'étrange couleur des larmes de ton corps) © Anne De Geyter ©

Mise en ligne initiale le 14/10/2013

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