Entrevue : Emilie Dequenne & Loic Corbery

On 07/05/2014 by Nicolas Gilson

Enchainant les interviews et les avant-premières de PAS SON GENRE, Emile Dequenne et Loïc Corbery témoignent d’une grande complicité. Ils se retrouvent avec plaisir et, malgré la répétition de l’exercice, ils s’y plient avec le plaisir apparent de retrouver leur personnage et de défendre un film qui leur plait. Dialogue croisé.

Pas son genre - Emilie Dequenne - Loic Corbery

Qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario ?

Emilie Dequenne - J’ai été transportée. A la lecture je me rendais compte que j’étais en train de lire un beau film qui me faisait rire, sourire, grincer des dents. Il y avait déjà tout ce que Lucas (Belvaux) propose à l’image. Après, le personnage de Jennifer, c’était une évidence que le rôle allait être intéressant à jouer – et différent de ce que j’avais fait jusqu’alors. Mais l’histoire en elle-même m’a emballée.
Loïc Corbery - J’étais sensible à la rencontre des deux personnages, de ces deux extrêmes. Ce qui me plaisait, c’était d’explorer ce qui était possible entre eux. On part un peu du principe que c’est une histoire d’amour qui va être très compliquée. En tant qu’acteur se pose alors la question de savoir comment on va aborder ça, comment on va le rendre tangible. Comment ne pas en faire un personnage cynique, cruel. Il fallait le rendre aimable – elle tombe quand même amoureuse de lui. Il ne fallait pas que Jennifer soit une espèce d’imbécile qui tombe amoureuse d’un bourreau. Il fallait rendre ce personnage humain avec ses failles et sa difficulté à s’engager, avec le bagage socio-culturel qu’il traine aussi avec lui. Avec un peu de chance, faire aussi que les gens puissent se retrouver dans certains aspects de ses névroses et de ses questionnements.

Un défi qui vous intéressait particulièrement ?

LC - C’est un peu l’envie de chaque acteur lorsqu’on lui propose un personnage comme celui-là. Les deux personnages étaient merveilleusement écrits. Le personnages de Clément était beaucoup teinté du livre où il est beaucoup plus âpre, plus rude même plus violent que ça – même dans le regard qu’il porte sur elle. Avec Lucas on a eu envie de l’adoucir, de le rendre aimable dans le sens profond du terme.
ED - Mais parce que tu l’as abordé de cette manière-là, tu lui a apporté ta sensibilité. Le film aurait pu prendre une toute autre tournure si Loïc ne l’avait pas abordé comme ça : c’est un peu compliqué pour Loïc. Dans le livre – à ce que j’ai compris – l’âpreté dont il fait preuve pourrait le rendre complètement antipathique. Moi, en tant que spectatrice, Clément j’ai envie de le secouer. C’est donc qu’il ne me laisse pas indifférente car il mérite au moins qu’on le secoue. Et c’est ça que Loïc arrive à amener pour que l’on puisse y croire. On aurait pu entrer dans des caricatures mais ce n’est pas le cas parce que Lucas a écrit une partition pour ces deux personnages qui est avant tout humaine et réaliste.

Le personnage de Jennifer présente deux facettes : elle est à la fois pleine de joie de vie et méfiante.

ED - C’était un peu le mot d’ordre de Lucas (Belvaux ) et c’était très présent à la lecture : il voulait qu’on sente que cette fille avait roulé sa bosse et qu’elle s’était pris quelques coups ; qu’elle se méfie et qu’elle n’est pas tout à fait indemne. En même temps, une grande partie de sa personnalité est de chercher à ne pas se faire mal et à colorer sa vie, à la rendre beaucoup plus belle. Il est hors de question pour Jennifer de se laisser aller vers le moindre misérabilisme : elle a décidé de ne regarder que la partie pleine de verre. C’est ce qui me plaisait dans le personnage. C’est une fille normale, qui a envie que tout aille bien et qui le fait de manière assez exemplaire. Par rapport à tout ce que j’ai rencontré comme personnages jusqu’à présent, c’était quelque chose de beaucoup plus lumineux et de beaucoup plus léger. Mais il y a aussi toute une profondeur, toute une dimension qui m’intéressait.

Emilie Dequenne - pas son genre

Il y a un dialogue troublant avec A PERDRE LA RAISON. Les deux films mettent en scène une histoire d’amour qui conduit ici le personnage à s’éveiller ce qui est à l’opposé du film de Joachim Lafosse.

ED - J’ai lu le scénario de Lucas quand j’étais en pleine promotion du film de Joachim. Et il y a eu en moi une sorte de résonance où je me suis dit que c’était des chemins à deux extrémités réelles. Parce que, effectivement, le film de Joachim aurait pu être une belle histoire d’amour, simplement. Mais quand on est un peu psychotique, on est un peu psychotique. Mais ici, c’est histoire d’amour qui démarre avec une fille normale et qui aime la vie. Elle est juste un peu névrosée mais elle vit très bien avec ses névroses.
LC - Et qui a en face d’elle un personnage un peu moins pervers.
ED - On n’a pas le troisième élément. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien.

Comment avez-vous travaillé le rôle ?

ED - Pour Lucas, le scénario détient beaucoup de ficelles et c’est son outil de travail. Du coup on travaille ensemble même quand on ne travaille pas physiquement ensemble. Il est directif de part son écriture.
LC - La partition est commune dès le départ. Pour le coup, on se met d’accord suffisamment en amont sur l’histoire que l’on veut raconter ensemble pour que ensuite Lucas nous laisse libre dans l’interprétation.
ED - C’est comme un chef d’orchestre : il te laisse interpréter mais il garde le bon tempo.
LC - Il te place dans son cadre, il te donne des mouvements à faire, des trucs très précis mais en terme d’interprétation il nous fait confiance. Travailler avec Emilie et penser à moi pour Clément, ça fonde déjà les nature qu’il veut donner aux personnages.

Vous parlez tous les deux de « partition ».

LC - C’est comme ça que je vois le métier. La dimension artistique – peut-être à tord – ce n’est pas à nous d’en parler. Je vois le métier comme un artisanat.
ED - Moi, je me sens comme une technicienne.
LC - La partition, c’est une succession de textes, de corps… et au cinéma il y a encore d’autres couches. Et toutes ces partitions mises ensemble…
ED - …créent une belle harmonie. Parfois.
LC - Surtout quand il y a un chef d’orchestre.

Pas son genre

Vous êtes Sociétaire de la Comédie Française. Est-ce que cela a apporté quelque chose au personnage de Clément qui aime les Lettres ?

LC - Au départ, on est acteur.
ED - Notre idée à nous, c’est de jouer. Que ce soit au théâtre ou au cinéma, on veut juste jouer la comédie.
LC - Les moyens mis en oeuvre sont différents mais le coeur est le même.
ED - Et en plus la technique qu’on apprend au théâtre nourrit énormément l’acteur pour le cinéma.
LC - La discipline de travail est importante.
ED - C’est le théâtre qui m’a appris ça. D’avoir joué au théâtre, un classique, une centaine de fois, ça m’a apporté énormément de choses. Etant donné qu’on n’est pas des machines et qu’on est juste humains, la meilleure manière de se barricader et de se rôder, et de pouvoir se rendre tel un outil, c’est de se réfugier dans quelque chose de très technique et de très travaillé. Pour Clément, l’idée d’un comédien capable de jouer le classique avec l’aisance de Loïc c’était important.
LC - A la base, mon bagage était intéressant dans le regard de Lucas pour interpréter Clément, dans le rapport à la littérature, à comment prendre en charge un texte dans son fond et dans sa forme. Il y a quelque chose quand même à Paris, à la Comédie Française… Lucas a aussi choisi pour interpréter mes parents des grands acteurs de théâtre – Didier Sandre et Martine Chevallier. Ce n’est pas un hasard si cette famille-là est une famille de théâtre.

Le film aborde sous l’angle réaliste de la rencontre une thématique de différences culturelles et sociales.

ED - Leurs univers les confrontent à la réalité. La rencontre en elle-même – un homme et une femme qui se plaisent – ce n’est pas très compliqué. Après ils se créent une bulle où ils éprouvent un intérêt commun. Ce sont les autres qui les confrontent à leurs différences qui leur importent peu quand ils sont dans l’intimité.
LC - S’il était seuls au monde, peut-être que tout irait beaucoup mieux. Mais il y a les autres et les mondes auxquelles ils appartiennent. C’est leur piège.

Loic Corbery - Emilie Dequenne - Pas son genre

Des mondes qui les contraignent différemment. Le personnage de Jennifer est beaucoup plus libre.

ED - Elle est dans la vie. Elle est vivante. Lui, il pense la vie.
LC - Après le film nous raconte Clément immergé dans ce monde-là. On aurait pu imager Jennifer débarquant à Paris, dans le salon des parents. Je ne sais pas ce que ça aurait donné aussi… Mais c’est sûr qu’il y a une violence. C’est âpre, peut-être un peu pessimiste. C’est le regard de Lucas Belvaux sur le monde.

La musique colle au ressenti du personnage de Jennifer.

ED - Ces scènes arrivent à point nommé. Elles racontent à chaque fois quelque chose.
LC - Ce que j’aime, c’est que, l’air de rien, il y a beaucoup d’audace. Il alterne un chanson populaire et un texte de Zola ou de Proust. La chanson et la littérature sont les refuges de ces deux personnages.

Clément demeure dans la théorie tandis que Jennifer est dans la pratique de cette philosophie. Elle en incarne la vulgarisation au sens noble du terme.

LC - Ca porte l’intelligence de vie. A l’arrivée, il apprend beaucoup plus d’elle et de leur histoire qu’elle.
ED - Et sur lui sans doute.
LC - Mais grâce à elle. C’est elle le prof. Oui, Clément va lui apprendre à penser sa vie mais Jennifer va lui apprendre à vivre sa pensée. Mais vivre c’est pas si facile.

Emilie dequenne - PasSonGenre

Vous n’aviez pas peur de monter sur scène et de chanter ?

ED - Au contraire, ça m’amusait de le faire : chanter un tel répertoire populaire avec ces robes à paillette, c’était un peu comme un rêve de gosse. Jennifer est dans un esprit d’amusement pur. Quand je préparais le film je cherchais les meilleurs coach chant de Paris et Lucas m’a dit que je n’en avais pas besoin puisque je chante juste. Jennifer, elle est coiffeuse et non chanteuse. Il voulait que je m’amuse comme elle et que je prenne un plaisir fou à chanter. Il m’a ramené au plaisir de faire la fête. (…) Il a été intelligent parce qu’on a enregistré les chansons avant de les tourner donc on pu chanter sur notre propre play-back ce qui laissait encore plus de place au jeu. Au final, ceci dit, on chantait vraiment.

L’espace du karaoké est tout à la fois singulier et « spectaculaire ».

ED - Lucas ne voulait pas qu’il soit caricatural. Il voulait qu’il soit joli. Il a d’ailleurs choisi un lieu improbable. Mais c’est beau. Je trouve que tout est beau dans ce film.

pas son genre - affiche

 

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