Enter The Void (Soudain le Vide)

On 12/07/2010 by Nicolas Gilson

ENTER THE VOID nous invite à vivre une expérience singulière, sensationnelle et sensitive, à la fois visuelle et sonore, proprement magistrale. Reposant sur un scénario épatant, le film nous conduit de la vie à la mort, de la mort à la vie. Il nous impose un ressenti extraordinaire, nous fondant littéralement au protagoniste central, Oscar, qui plus que de guider notre regard fait du sien le nôtre. La richesse de la photographie, la justesse de la mise en scène et la qualité du montage, tant des images que des sons, sont ahurissantes.

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Après un générique d’ouverture explosif – dont l’exhaustivité est frappante bien qu’inassimilable – voire agressif, nous forçant à nous cramponner à notre siège, ENTER THE VOID s’ouvre sur une hypothèse esthétique singulière et absolue : Gaspar Noé opte à la fois pour une occularisation et une auricularisation internes primaires radicales. La subjectivité du protagoniste qui se révèle central, Oscar, est totale : les perceptions tant visuelles que sonores sont les siennes. Nous subissons jusqu’à ses clignements d’yeux. Sa vue et sa voix – tantôt externe et tantôt interne – nous impressionnent à mesure qu’elle conditionnent notre ressenti. Chaque mouvement est empli de sens. L’expérience est d’emblée remarquable. La radicalité de l’approche est à la fois stupéfiante et irradiante.

La séquence d’ouverture du film nous confronte à un absolutisme esthétique captivant. Nous faisons corps avec Oscar jusqu’à nous fondre à son ressenti. Rapidement il apparaît être un junkie : une adresse verbale confirme ce que les sensations de l’expérience de « corporalisation » suggèrent. Rapidement aussi nous partageons avec le protagoniste une expérience extrême ; celle du GMT. Le jeune homme sort alors de lui-même, sorte de décorporalisation renforcant paradoxalement notre sensation de faire corps avec lui, avant de voyager d’impressions en hallucinations. Celles-ci envahissent littéralement l’écran, au-delà nous hypnotisent. Nous percevons l’effet de la drogue, plus encore nous l’intégrons. La radicalité de ce premier point de vue subjectif nous emporte jusqu’à la mort du protagoniste. Une mort qui met un terme à l’introduction narrative. Une mort qui ancre notre fusion. Jusqu’à celle-ci nous percevons la voix-mentale, réflexive d’Oscar. Une voix qui disparaît alors tandis que nous sommes confronté à nouvelle hypothèse subjective ; celle de l’âme d’Oscar qui semble refuser de quitter la vie et qui voyage entre temps présent et temps passé selon deux approches esthétiques complémentaires. Il y a d’une part la continuation de l’absolutisme subjectif qui ne connait maintenant plus aucune contrainte physique et matérielle : l’âme d’Oscar (son esprit, qu’importe) observe la vie d’en-haut. Il voyage au-travers de l’espace, suit les tensions et l’effervescence liées à sa mort. Il voyage également au-delà du temps, mais ce périple à travers ses souvenirs, son passé, est conditionné par une hypothèse d’amorce : il perçoit sa vie en étant lui-même spectateur de celle-ci. Il se veut figure centrale au-delà de laquelle sens et actions prennent place. Le passé, proche et lointain, et la trouble perception d’un présent dont il ne fait plus partie mais auquel Oscar se rattache composent ainsi les bases d’une expérience déconcertante.

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Gaspard Noé nous emporte au sein d’une aventure sensitive plurielle. Si les approches visuelles et sonores sont bluffantes, la force de l’écriture scénaristique est étourdissante. Il aborde des sujets clefs et troubles sous un angle à la fois pertinent et singulier. Noé combine et assimile les hypothèses de désordre, de déséquilibre et d’errance à celles de la complicité, de l’amour et du désir. Il lie la vie à la mort au travers d’un regard aussi percutant que pertinent. Mais une des prouesses du film est sans conteste la qualité du montage. Au sein de celui-ci le choix d’opter pour un montage par associations est proprement déroutant. L’exemple paradigmatique est sans doute l’image du sein, objet de désir, de plaisir ; objet de vie aussi : l’organe sexué de la maitresse conduit à celui sacralisé de la mère allaitant son enfant… Ce montage en association ancre de manière définitive notre assimilation subjective à la pensée du protagoniste. Nous sommes dès lors confronté malgré nous à des gestes quelques fois dérangeant, violents voire choquant mais jamais gratuits. Noé nous propose une expérience aux sensations extrêmes qui ne peut nous laisser indifférent.

Parmi les sujets envisagés au sein du troublant parcours d’Oscar – car il s’agit là d’un parcours de la vie à la mort, de la mort à la vie à travers le temps, la mémoire et la projection de celle-ci – la sexualité prend une place importante. Qu’il s’agisse de celle du protagoniste, de sa sœur ou encore leurs parents, la sexualité donne à l’aventure une intelligente dimension réflexive et sensationnelle. Gaspar Noé l’envisage de manière riche et plurielle, allant de sa découverte à sa désacralisation, de son extériorité à son intériorisation aussi. Le réalisateur use du caractère choquant de la pornographie pour resacraliser les actes ayant perdu tout leur sens. La sexualité est ainsi d’abord objectusalisée jusqu’à l’extrême – gymnastique corporelle plus qu’éveil des sens, elle révèle la banalité et la gratuité des échanges qui n’ont pas de sens autre que physique – avant d’être pensée au regard d’une troublante alchimie mettant un terme à la visualisation quasi médicale établie par l’esthétique monstrative de la pornographie. Cette sacralisation revêt une étrange aura, étant permise par la visualisation d’un spectre lumineux, gommant la monstrativité des actes et esquissant une notion de désir absente de la pornographie. La pornographie conduit in fine à l’affirmation du désir, celui-ci étant identifié par un basculement esthétique. De plus de l’extériorité des actes, Noé nous confront à l’intériorité même de ceux-ci jusqu’à leur intégration.

ENTER THE VOID est une étourdissante expérience, nous invitant dans les méandres sinueux de la subjectivité, qui ne peut que nous ébahir.

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ENTER THE VOID
SOUDAIN LE VIDE
****
Réalisation : Gaspard NOE
France / UK / Japon – 2009 – 160 min
Distribution : Cinéart
Drame / Fantastique

Crédits d’ouverture :

Bande Annonce :

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