Interview : Emma Dante

On 07/07/2014 by Nicolas Gilson

Auteure, metteuse en scène et comédienne, Emma Dante est originaire de Palerme qu’elle quitte à 20 ans pour suivre une formation théâtrale à Rome avant d’y avec sa compagnie en 1999. Considérée comme la plus importante figure du théâtre d’avant-garde en Italie, la dramaturge, qui n’a cesse de dénoncer les tabous et stigmates de la société, passe pour la première fois derrière la caméra et signe avec UNA VIA A PALERMO (Via Castellana Bandiera) un film poétique et captivant – récompensé à la 70 ème Mostra de Venise du prix d’interprétation pour Elena Cotta. Rencontre.

Pourquoi avoir adapté votre ouvrage au cinéma ? Qu’est-ce que le médium vous apportait ? - J’ai écrit cette histoire en pensant au cinéma car c’était impossible à réaliser au théâtre. J’avais besoin de le faire dans un lieu réaliste avec les différentes phases du jour et de la nuit ; le matin, l’après-midi, le soir, la nuit et l’aube avec la scène du précipice. Alors j’ai fait cette tentative.

Aviez-vous des appréhensions ? - Non. Je n’ai peur de rien.

Qu’est-ce qui a guidé votre approche esthétique ? (Notamment la mobilité de la caméra et les quelques effets de « zoom » et de « dezoom ») - Je voulais que la caméra pénètre dans l’histoire comme un intrus. Il fallait que ce regard soit fastidieux. Je voulais que la grammaire soit nerveuse et suggestive. La méthode était en quelque sorte documentaire : les décors devaient être secondaires par rapport aux personnages. C’est pour ça que je me concentre sur les corps. Tous les mouvements de la caméra sont en relations avec les comédiens.

Emma Dante - Palerme

Vous êtes à la fois devant et derrière la caméra, la mobilité du cadre pouvant apparaître comme votre propre regard. Comment avez-vous travaillé ? - Ça a été un bordel. Le point de vue est celui de Rosa et il coïncide avec le mien en tant que réalisatrice. Ce qui génère parfois une confusion pour la troupe de comédiens. Comme j’ai beaucoup de traits en commun avec Rosa, la troupe ne savait pas toujours « qui » leur parlait. Rosa est en quelque sorte la réalisatrice de l’histoire. Ce qui, au-delà du bordel engendré, était très intéressant. Car ça a généré un suspens sur le plateau.

Vous créez à travers le duel des deux femmes qui se font face, une sorte de huis-clos. Parallèlement, par touches impressionnistes, vous livrez un portrait des habitants de la rue. Pourquoi ? - J’avais peur, si on ne montrait que la rue, qu’elle devienne un intérieur. Il fallait rester à l’extérieur. La rue devait rester en contact avec l’extérieur – le ciel, la lumière qui change – et elle devait s’inscrire dans un contexte plus général qui raconte la vie de cette ville. Si je n’en sortais pas, elle risquait de devenir une chambre ou un couloir.

L’espace est vecteur de sens. Les voitures où s’enferment de Rosa et de Samira sont la matérialisation de leur esprit. - Oui. Il s’agit des « petites maisons » de Rosa et de Samira. La rue est le monde où toutes ses petites maisons se trouvent.

Emma-Dante-Via-Castellana-Bandiera-Elena-Cotta

Via Castellana Bandiera, il n’y a que des numéros 5. - J’ai habité le numéro 5 et en face de chez moi c’était aussi le numéro 5. Cette histoire est vraie. C’est un peu anarchique. C’est une tribu où chacun prend le numéro qu’il veut. Il n’y a pas de logique. Si le numéro 5 me plait, je le prends. Tout comme le rue est accessible dans les deux sens mais, même si tu es devant moi, c’est moi qui passe. C’est le plus fort qui gagne.

L’ouverture du film condense énormément d’éléments qui sont révélateurs des personnalités des protagonistes et de leur réalité. La découverte de Samira au cimetière présage-t-elle, en un sens, la finalité ? - Oui. C’est la chose la plus importante de l’histoire de Samira. Elle veut mourir. Dès le début du film. La route que Samira descend est en pente et, pour moi, si Rosa ne s’était pas mise en travers, elle se serait ruée vers le précipice. Mais Rosa bloque son chemin vers la mort. Elle le retarde.

Rosa refuse de voir sa mère dont elle prétend avoir fait le deuil. Samira porte le deuil de sa fille. Toutes deux sont, aux regard des autres, des étrangères alors que Palerme les définit. Peut-on les appréhender comme les deux facettes d’un même miroir ? - Vous me donnez la réponse dans la question. Pour moi c’est exactement ça. Les deux femmes font face à leur vie et à leurs fantasmes. Rosa se retrouve face à la mère qui ne l’a jamais comprise ; Samira voit sa fille qui est décédée. C’est une symbiose. Elles peuvent paraître être des ennemies mais ce n’est pas le cas en réalité : afin de pouvoir être des ennemis il faut d’abord se connaître. Le parcours qu’elles font leur permet de se connaître.

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Le couple formé par Rosa et Clara est d’autant plus troublant que vous le mettez en scène avec « banalité » dans une île considérée comme fermée d’esprit. - Pour moi c’est tellement normal que je ne vois pas l’intérêt de le souligner. Si on commence à souligner quelque chose, on sort de la « normalité ». Je voulais que leur couple paraisse comme un autre : une crise d’une histoire d’amour.

Clara chante une très belle chanson à Rosa. - C’est une chanson de l’enfance d’Alba (Rohrwacher). Je lui ai demandé de chanter quelque chose de quand elle était enfant. Je suis heureuse qu’elle ne se soit pas retrouvée dans LE MERAVIGLIE qui est réalisé par sa soeur Alice. C’est une chanson que leur chantait toujours leur mère.

Comment se sont portés vos choix de casting ? - Il y a une partie de comédiens de ma compagnie (dont Alba Rohrwacher) et deux acteurs non professionnels. Le chef de famille est gardien de parking et Nicolo est un étudiant. Et puis il y a beaucoup de figurants qui sont les gens du quartier. Alba a commencé avec moi au théâtre, il y a des années.

L’élargissement de la route est presque imperceptible alors qu’il est, au final, manifeste. Tout au long du film, il se ressent de plus en plus. - C’est intéressant que vous le ressentiez et que vous ne le voyiez pas. L’intention était qu’on ne le note pas de manière « traumatisante ». Le spectateur est assez paresseux, si vous lui donnez une image toujours de la même manière vous le convainquez que c’est la géométrie de cette image. Si ensuite vous la déformez de manière subliminale, il ne le verra pas véritablement. C’est qui est très intéressant et, en même temps, très cinématographique. C’est la traduction du regard. Entre le premier plan de présentation de la rue et le cinquième (pas le dernier), l’espace a triplé. Mais entre le premier et le deuxième, on ne se rend compte de rien. Au troisième non plus… Il y a six élargissements à chaque fois de 2 mètres.

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La séquence finale est très hypnotisante. - C’est une installation d’art contemporain (rires). La séquence dure 11 minutes. L’aube ne dure qu’un instant. Au début de la séquence il n’y a pas de soleil et, petit à petit, la lumière change totalement. On a fait deux prises. Ce n’était pas évident d’avoir autant de figurants – qui n’étaient pas payés. Il y avait plus de 300 personnes.

Rosa et Clara disparaissent. - Pour moi, Clara court vers Rosa. L’histoire d’amour continue. Elle ne court pas vers le précipice. JE trouve terrifiant que Rosa parte alors que Samira meurt. C’est comme si elle commettait un délit de fuite. J’ai fait une prise avec Rosa qui pleure mais je ne l’ai pas mise au montage. C’était trop sentimental.

Vous êtes originaire de Palerme où vous vous êtes installée de nouveau. Vous considérez-vous comme une étrangère à Palerme ou Palerme vous semble-t-elle, comme pour le personnage de Rosa, étrangère à vos souvenirs ? - Un peu comme Rosa. Maintenant j’ai décidé d’y vivre et d’y travailler. J’y suis retournée après 15 ans. Je suis maintenant plus stable mais c’est un risque car je pourrais perdre ma lucidité. C’est pour ça que j’ai fait ce film.

Est-ce que vous avez d’autres envies de cinéma ? - Oui. J’espère. Mais c’est compliqué financièrement. Le cinéma prend beaucoup de temps. J’ai écrit le scénario avec Giorgio Vasta et Licia Eminenti en un an. Nous avions d’abord écrit quelque chose de colossal. On a donc beaucoup coupé et, à la fin, il y a une petite histoire…

Una via a palermo

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