Interview : Emin Alper

On 24/01/2016 by Nicolas Gilson

Célébré dès sa première mondiale à la Mostra de Venise par le Prix du Jury, ABLUKA parcourt depuis les festivals. Une réalité dont ne peut que se réjouir le réalisateur Emin Alper qui touche ainsi un public vaste et hétéroclite qu’il confronte à un situation universelle, à une expérience où la paranoïa gagne peu à peu ses personnages et les spectateurs – quitte à ce que certains se plaignent de cette confusion. Rencontre.

EMIN ALPER

Vous ne situez votre récit ni dans le temps ni dans l’espace. Pourquoi ? - Quand j’essaye de faire quelque chose à portée politique, je ne veux pas être contraint par une période particulière. L’histoire m’apparaît universelle et pourrait avoir lieu n’importe où. Les problèmes sont les mêmes. Il y a une guerre civile à l’arrière-plan et les enjeux individuels de la relation de deux frères. C’est ça qui est important. En spécifiant le lieu ou la période temporelle, particulièrement en Turquie, les gens demanderaient probablement une représentation réaliste – ce qui ne m’intéresse pas. C’est une situation générale, universelle : comment une atmosphère de guerre civile rend les gens fous.

Vous proposez de facto une métaphore de la société. - Oui. Mon premier film (ndlr AU-DELA DES COLLINES, 2012) reposait sur le même principe. L’action se déroule à la campagne mais on ne sait pas si cela se passe dans le passé ou dans le futur. Isoler de cette manière les personnages permet effectivement de tendre à la métaphore.

Au-delà, vos personnages sont isolés au sein-même de la situation que vous mettez en scène. - C’est le sentiment dominant : le quartier est doublement isolé géographiquement, puisqu’il est bloqué par la police, et les personnages sont d’autant plus isolés qu’ils sombrent dans la paranoïa. Personne ne sait qui est l’ennemi ou qui pourrait être l’ennemi. Ils sont complètement isolés d’un point de vue psychologique. Cette paranoïa rend floues les frontières entre le rêve et la réalité. Je voulais jouer avec ça parce que ça nous aide à partager leur ressenti et à vivre crescendo cette paranoïa de l’intérieur.

Au fil du développement, on ne sait jamais où l’on se situe. - J’aime l’idée que le public partage cette sensation et soit lui aussi un peu perdu. Même si certaines personnes se plaignent d’être trop perdues. C’était le risque.

Comment avez-vous construit ce labyrinthe narratif ? - Honnêtement, je n’en sais rien. À la base les histoires des deux frères étaient complètement séparées. L’idée m’est venue de les réunir au regard de la relation entre deux frères. Il y avait cette question de relation entre le jeune frère et le chien, puis est venue l’idée de la suspicion de la part du grand frère sur ses activités terroristes. Les idées de suspicion sur l’ensemble du voisinage et du frère disparu sont venues ensuite. Ça a pris du temps.

abluka-frenzy

La famille est un des thèmes prépondérants. Elle condense une forme de lutte entre tradition et modernité. - La famille est toujours un bonne métaphore. Elle est employée par les politiciens qui disent que « nous formons une famille ». Ils évoquent un destin commun, mais aussi un ennemi commun que l’on doit combattre. Il faut que l’on soit proches les uns des autres. Pour moi cette idée de famille détruit la base de la solidarité, de fraternité, en créant une atmosphère conflictuelle qui n’aide personne. Comment peut-on être solidaires lorsque l’on suspecte toute personne qui nous entoure ? C’est un peu l’idée qui a été le moteur de mes films.

Il n’y a qu’une seule femme dans le film, Meral, qui est amie avec Ahmet ce que son grand frère ne peut tolérer car, ce faisant, il compromet sa réputation. - Le film traite de la question de la violence politique qui est reliée, presque inévitablement, à l’identité masculine et à l’obsession sexuelle – qui est également un peu commun entre mes deux films. Dans un pays aussi conservateur que la Turquie, c’est un des grands problèmes. Cette question nourrit proprement la masculinité et, en un sens, la violence des hommes. C’est pourquoi c’est un monde d’hommes que je cherche à décrire. Les femmes pénètrent cet espace pour rendre cette obsession sexuelle évidente, plus évidente. Pour le grand frère, la présence de la femme est un des moteurs de sa paranoïa : même s’il veut protéger son jeune frère, il en est avant tout jaloux. J’aimais cette ambivalence.

Mais cette femme est aussi le seul personnage libre. - Oui. Elle est libre et, ce que l’on comprend par ailleurs, elle est militante. Pour beaucoup de spectateurs, elle est d’ailleurs trop libre pour ce quartier.

Vous tournez le comportement masculin au ridicule. Le film devenant à cet égard féministe. - La démence du personnage est telle que si une femme est libre, elle doit coucher avec quelqu’un. Et elle pourrait d’ailleurs également coucher avec lui. L’image dominante de la femme pour le frère ainé tourne autour de cette idée. Même s’il est sincère et familier avec elle. Il ne l’appréhende pas totalement comme un objet sexuel, il ressent une certaine intimité. C’est à nouveau une forme d’ambivalence. Mais elle l’obsède complètement au point de mettre son esprit à l’envers.

Abluka

On évoque l’épouse du jeune frère qui s’est enfuie et s’est installée en ville. Le village serait-il alors la métaphore d’une pensée archaïque où la femme n’aurait pas sa place ? - Je n’ai pas envisagé ça. Ce qui m’importait vraiment, c’était la solitude du jeune frère qui trouve une forme de consolation avec un chien. La ville peut en effet représenter une forme de modernité mais, en même temps, sans être moderne car elle cherche à se protéger, à s’isoler, à s’enclaver de manière autoritaire.

L’ouverture met en scène une situation de siège et fait référence au titre (abluka), en un sens vous donnez dès le départ les clés de compréhension du film. - Nous sommes très habitués à ce genre de situations car depuis quelques années il y a eu plusieurs bombardements. Cela résonne comme quelque chose de très perturbant et de très familier. Juste après les bombardements, les gens utilisent leurs téléphones pour filmer les réactions et on entend toujours ces sons de pleurs, de cris et d’ambulances. Ce type de sonorités m’a beaucoup obnubilé, c’est pourquoi je voulais les employer dès l’ouverture sans aucune image.

Vous vous moquez également des médias. - Oui. C’est à nouveau une réalité turque : les médias sont sous contrôle. Ils ne cessent de manipuler le choses. Cependant nous avons des médias complètement indépendants mais ils travaillent dans des conditions très difficiles.

A-t-il été facile de mettre en place la production ? - Ce n’était pas si facile que ça. Pour un film turc indépendant, il demandait un budget assez élevé même s’il n’y a pas d’effets spectaculaires comme des explosions. Construire tous les décors été très onéreux. On a eu la participation de nombreux fonds de financement mais cela n’a pas été facile. Le tournage s’est révélé assez compliqué également, surtout avec les chiens.

Est-ce vous aviez, enfant, ce rêve où vous retrouviez nu en public ou sans maillot de bain à la piscine ? - Oui, mais pas à la piscine. Je me suis très souvent retrouvé dans la rue en boxer ou en pyjama. C’est un rêve typique. Je voulais employer cette image.

Abluka_Berkay Ates

Interview réalisée dans le cadre du Black Movie 2016

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