Elles

On 17/04/2012 by Nicolas Gilson

Sans jugement et avec perspicacité, Malgoska Szumowska s’intéresse à un sujet de société interpelant : la prostitution estudiantine. Sur base d’un scénario éclatant et raffiné (co-écrit avec Tine Byrckel) elle appréhende un sujet épineux et pluriel sous l’angle du regard d’une femme, une journaliste féministe – ou qui l’a été.

Anne (admirable Juliette Binoche) doit remettre son papier de 12.000 signes sur un sujet qui s’avère l’habiter depuis qu’elle a fait la rencontre de deux jeunes filles (non moins admirables Anaïs Demoustier et Joanna Kulig) qu’elle a étudié à force de dialogue. Vampirisée par ces rencontres, elle en réécoute les enregistrements, en fantasme les récits et assemble les pièces d’un puzzle qui peu à peu vont remettre en question son quotidien et son point de vue personnel – et non plus journalistique – sur la sexualité, la vie, ses codes, et la famille.

Qu’importe qu’elle tarde à finir son texte – courant à l’hôpital, faisant tourner du linge, préparant le repas… – puisque nous sommes dans le ressenti. Une approche sensible qui trouve son sens dans la perturbation de la ritualité mise en scène.

Le basculement qui anime Anne s’opère visuellement. Il est acté, d’emblée, par une caméra hésitante. Le mouvement du cadre est plein de sens. Premièrement il ne permet pas de saisir la protagoniste, ou, plutôt, il offre la possibilité de l’appréhender avec une certaine distance.

Ensuite, lorsque peu à peu nous la rencontrons et découvrons son cheminement intellectuel, le cadre se module, épousant le rythme de ses pensées et, parallèlement, son rythme de vie. Enfin, le cadre se pose, il trouve sa place. Celle-ci est d’abord liée à la notion de frontalité (celle du questionnement et des témoignages), la cadre alors reflète l’hypothèse de la vérité, des visages dévoilés au-delà des masques premiers. Il permet ensuite de donner vie à l’imaginaire avant de nous confronter à la réalité d’un quotidien retrouvé. Celui-là même qui est remis en cause par la confrontation à l’autre.

L’approche fait sens. Elle épouse les sensations qui animent et bousculent Anne. Son regard devient le nôtre sur une situation complexe. La réalisatrice ose une certaine crudité, un réalisme parfois choquant à la limite de la pornographie. Un réalisme fort et intelligent, brutal aussi. Un réalisme sans doute nécessaire. Il est nouveau pour Anne. Peut-être la stimule-t-il, en tout cas il la provoque.

Une des richesses du film ELLES tient à confronter à la réalité dépeinte – entre insouciance et violence – l’imaginaire de la protagoniste principale en visualisant la fuite qui lui est nécessaire. Une séquence onirique prend ainsi place dans le film. Elle rend palpable la confusion et compose une critique acerbe en confondant de nombreux acteurs du récit – et au-delà de la société – le temps d’une chanson.

Une chanson dont le statut est hybride, paraissant d’abord additionnelle avant de trouver sa source, comme tout élément musical jusque là, au sein même de la réalité filmique. Une séquence-clé qui nous permet d’épouser le regard de la protagoniste alors perdue et enfin elle-même.

Loin d’être superficiel, ELLES est un film intense. Brillant.

ELLES
♥♥♥
Réalisation : Malgoska SZUMOWSKA
France / Pologne / Allemagne – 2011 – 96 min
Distribution : Imagine
Drame

Critique initialement mise en ligne le 10/02/2012

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