Critique : El Club

On 13/12/2015 by Nicolas Gilson

Acide et sarcastique, EL CLUB est une subjuguante et surprenante critique de la société chilienne contemporaine et de l’Eglise prétendument moderne. Partant d’une réalité qu’il rend à dessein (plus) outrancière Pablo Larraín signe un film sacrément maîtrisé au casting diabolique.

« Avale ce Saint Liquide Séminal »

Au coeur d’un petit village côtier sans charme particulier, un groupe d’hommes vit avec une femme qui en prend soin. Ils élèvent un chien qu’ils dressent pour la course. Alors qu’ils sont certains de pouvoir en faire un champion et réfléchissent à quelle stratégie adopter pour arriver à leurs fins, ils sont contraints d’accepter un nouveau colocataire. Il est prêtre, comme eux, et l’Eglise lui offre ce faisant un asile. A peine a-t-il fait le tour de la maison qu’un homme à l’apparence d’un vagabond l’accable avec véhémence de bien des exactions. Le prêtre se suicide. Un acte qui ne permet toutefois pas aux autres de retrouver leur quiétude puisqu’un autre prêtre, également psychologue, est envoyé pour les aider à faire face au traumatisme.

el-club @ Fabula © Berlinale

Ouvrant son film sur un extrait de la Genèse, Pablo Larraín esquisse habilement les enjeux auxquels il s’attaque : la dichotomie entre la lumière et l’obscurité. Cet absolu manichéisme colore son film de bout en bout, de l’approche esthétique aux multiples rebondissements scénaristiques. Et si rien ici n’est blanc ou noir, le réalisateur n’épargne pas les contradictions et bassesses de l’Eglise catholique qui semble pourtant s’octroyer elle-même le pardon.

Fort d’asseoir la ritualité qui dessine le quotidien d’une groupe de personne vivant sous un même toit, Pablo Larraín ne révèle pas les raisons de leur réunion. L’étrange maisonnée ne trouve son identité que lors de l’arrivée du nouveau venu, ce qui nous conduit à mettre en perspective moult éléments de leur quotidien. Si ce premier basculement est des plus caustique, il est rapidement suivi par quelques autres avant qu’une dynamique de surenchère ne s’impose avec une mesure déroutante.

« Je ne suis pas homosexuel »

Ce nouveau prêtre met en lumière les autres : tous sont là parce qu’ils ont pêché, gravement. Des actes qui justifient leur isolement comme les rituels auxquels ils doivent se plier – même s’ils ont su trouvé un arrangement avec la soeur qui en a la charge pour les contourner. Mais nous devons être rassurés, comme l’homme l’explique, il n’est pas comme les autres, il n’est pas homosexuel. Quelques instants après, arrive un vagabond. La maisonnée s’en fait mal et en bonne charité chrétienne se demande s’il ne faut pas lui donner quelque nourriture ou quelqu’argent. Mais l’homme n’est pas un mendiant. Il a suivi le prête et l’accuse, en verve et en détails, de sévisses sexuels. Il refuse de se taire. Pablo Larraín nous confronte alors à un saisissant jeu de manipulation qui a pour conséquence le suicide de l’accusé.

el club

Le mensonge et le silence sont de beaux refuges pour les hommes et la femme d’Eglise. Une nouvelle claque qui n’assure pourtant pas leur salut. Ils sont bientôt sous la surveillance d’un très beau prêtre – présenté comme tel par son supérieur hiérarchique – qui chamboule radicalement leur vie. Solidaire, « le club » doit faire face à l’installation dans le village du vagabond… ce qui crée bien des tensions et permet aux scénaristes, à travers la radicalité de leur développement narratif, de mettre l’Eglise face à son absence de prise de responsabilité. Plus encore, ils n’ont cessent d’ironiser sur la nouvelle tolérance de l’homosexualité par une Institution incapable de se mettre en question – tout comme l’Etat chilien.

Offrant à EL CLUB une teinte nébuleuse, Pablo Larraín joue constamment avec la lumière – objet premier du film. A de sublimes contre-jours répondent des cadrages deformant les visages de ceux qui distordent la réalité. Il trouve ainsi une dynamique mettant symboliquement et systématiquement en exergue celle de la narration. Diablement perturbant, denrée de jeu jusqu’au final éblouissant.

EL CLUB
♥♥♥(♥)
Réalisation : Pablo Larraín
Chili – 2015 – 98 min
Distribution : Cinéart
Drame caustiqueElClub_70x100.indd

Berlinale 2015 – Compétition Officielle
Film Fest Gent 2015 – Compétition

slider65BerlinaleUGMmise en ligne initiale le 11/02/2015

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