Critique : El Botón de Nacár

On 10/11/2015 by Nicolas Gilson

Initiant une réflexion autour de l’eau, élément nécessaire à toute forme de vie, Patricio Guzmán signe avec EL BOTON DE NACAR un travail documentaire sensible qui parcourt l’histoire du Chili tout en se révélant universel. Devenu conteur, le cinéaste compose un poème visuel et sonore dont l’apparente simplicité est le moteur d’un terrible et sublime voyage. Enchaînant les idées, un en délicat jeu de vagues, le documentariste dessine un mouvement du macrocosme au microcosme – et inversement.

El boton de nacar © Hugues Namur
L’objet qui donne au film son titre, relie deux périodes historiques et appelle à une réflexion distanciée sur le comportement humain à travers les siècles. Nous confronte-t-il à « une même histoire d’extermination » qu’il cherche à susciter en nous un sentiment de révolte et de justice. Le bouton de nacre, c’est la valeur d’échange donnée contre un indigène monté à bord du Beagle, le premier bateau scientifique entré en Patagonie au début du 19ème siècle qui lui a valu le surnom de « Jimmy Button ». Un récit auquel le documentariste offre un relief saisissant. Le bouton de nacre, c’est aussi la preuve tangible des exactions commises consécutives au coup d’Etat de 1973 ; de l’exécution de centaines de personnes dont les corps ont été soigneusement immergés afin de ne pas laisser de trace.
El botón de nácar | The Pearl Button | Der Perlmuttknopf
La fluidité de l’écriture est subjuguante : partant de l’eau pour revenir à l’eau, Patricio Guzmán propose un voyage à travers le temps et l’espace initié par l’observation d’une goutte du précieux liquide que renferme un bloc de quartz. D’entrée de jeu, il nous invite à adopter une position d’humilité. Sillonnant bientôt la Cordillère des Andes, les versants et les confluents qui dessinent la plus grande frontière du Chili, il remonte l’histoire. Contant l’histoire des peuplades amérindiennes, de leur croyances et de leur destruction systématisée par les institutions coloniales. Son récit se construit par contagion, l’Histoire s’enchainant comme par surimpression, se répondant ou se répétant non sans une certaine barbarie. L’eau nous conduit alors à la nécessaire mise en lumière, sous un nouvel angle d’approche, des massacres ordonnés sous la dictature militaire.

Entremêlant les témoignages et les images d’archives, le réalisateur sera contraint à mettre en place une reconstitution pour acter de ce que le système politique a voulu rendre invisible. Questionnant l’histoire de « la mujer de la playa », cette femme rejetée par les eaux et dont le regard est interpelant, il s’applique à révéler la technicité d’une mécanique que d’aucuns ont cru imparable. Une troublante parenthèse qui marque un contraste virulent au coeur d’une approche jusqu’alors aérienne. Une parenthèse nécessaire qui, à l’instar de la démarche du réalisateur, nous incite à mettre en perspective l’histoire de l’humanité au regard d’un objet apriori banal.

EL BOTON DE NACAR
♥♥(♥)
Réalisation : Patricio Guzmán
Chili / France / Espagne – 2015 – 82min
Distribution : Cinéart
Poème documentaire

Le bouton de nacre - poster

Berlinale 2015 – Compétition Officielle - Ours d’Argent du meilleur scénario

Le bouton d'un prisionier jetée a la mer

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