Critique : Eden

On 18/11/2014 by Nicolas Gilson

Hommage à la French Touch, EDEN est un cri d’amour de la part de Mia Hansen-Love à son grand frère Sven qui fut l’une des figures – oubliées – de la scène house-électro française. Sur base d’un scénario écrit avec lui, elle met en scène un récit qui fait écho à sa vie et retrace une des facettes du mouvement. Peine-t-elle à insuffler au film un rythme entrainant qu’elle l’orchestre d’une grandiose bande-originale et révèle, en dirigeant Félix de Givry, un nouveau visage au cinéma français.

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Le film s’ouvre dans la pénombre de la nuit. Des jeunes gens se faufilent au coeur de l’obscurité et entrent dans quelque bunker pour une immersion musicale. « Reve Age », deux mots évocateurs qui condensent en une seule idée ces soirées symboles d’une époque et la mentalité, encore en devenir, d’une génération alors en âge de rêver, de se rêver. La musique, d’entrée de jeu, est le moteur d’EDEN. Nous en rencontrons le héros, Paul (Félix de Givry) alors qu’il découvre lui-même le son qui l’anime. Tandis qu’une dynamique d’amitié et de collectivité se dessine déjà, les aspirations des uns et des autres s’inscrivent. Mia Hansen-Love saisit l’énergie d’une époque rythmée aux vibrations de la house-électro émergente et, aussi, à la consommation de certaines drogues.

Eden

Cette mise en bouche conduit à l’inscription d’une première partie épousant en un même mouvement tout à la fois l’ascension de la scène électronique en France et celle de Paul dans la milieu. Double cinématographique du frère de la réalisatrice, Paul se dessine comme une figure de l’ombre tout en en étant paradoxalement l’un de pilier de cette fièvre collective. Pour en comprendre la mesure, Mia Hansen-Love met en scène le duo incontournable voire iconique de l’époque, les Daft Punk. Tous ont en commun une passion folle, complète, pour la musique.

Le succès des Daft Punk, leur reconnaissance à l’international, place de facto, a posteriori, le duo dans la lumière. En regard, la personnalité et la destinée de Paul s’inscrivent au fil de ses interactions : ses rendez-vous manqués avec l’amour, la complicité avec ses amis et sa passion totale pour la musique. Le temps s’écoule alors avec fluidité malgré une sensation de rupture ancrant une hypothèse de chronique où s’enchainent les épisodes d’une vie.

L’ensemble des figures mises en scène nourrissent le film de leur énergie. Celle-ci est par ailleurs l’objet de représentation de Cyril (Roman Kolinka), l’ami de Paul décidé à réaliser une bande-dessinée sur cette « French Touch ». A l’aube des années 2000, Paul est à l’apothéose de sa carrière. La sortie du livre tombe comme un couperet. Une décennie prend fin.

Vincent Macaigne - Eden

Mia Hansen-Love enchaîne alors sur une deuxième partie – pourtant seconde et dernière : « Lost in Music ». Le temps défile, le grain se module. Cette nouvelle décennie présente la chute d’un héros qui doit trouver sa propre lumière et faire le deuil des idéaux d’une passion qui l’a consumé. Ce second mouvement est celui de l’introspection lente mais nécessaire. A la légèreté première et à une certaine naïveté de la jeunesse répond la réalité de la vie. L’euphorie fait place à la dépression. Les figures du passé hantent-elles Paul qu’il doit en saisir les contours sous un nouveau jour. De dévorante la passion doit alors devenir constituante… Et le film-même devient un élément de ce travail puisque le double réel de Paul, Sven, participe à son écriture.

L’approche se veut réaliste et semble faire corps avec Paul. Quelques digressions – néanmoins éclairantes – guident toutefois ponctuellement la narration vers d’autres protagonistes à l’instar de Louise (Pauline Etienne). La réalisatrice s’offre quelques envolées oniriques ou lyriques qui sont autant d’effets sensibles et cependant abruptes (voire abscons et incohérents) tant ils ancrent au fur et à mesure de leur emploi une pleine distanciation – animation, surimpression, adresse directe ou voix-over. La réalisatrice tente-t-elle d’exacerber l’émotion ressentie que le ligne semble s’épuiser…

L’ampleur du projet, au regard des vingt et une années balayées (de 1992 à 2013), est titanesque. Pourtant Mia Hansen-Love dépeint cette fresque avec une simplicité étonnante. Elle donne vie à deux décennies au travers de nombreuses séquences au réalisme vivifiant – non sans humour notamment avec un clin d’oeil amusant à SHOWGIRLS de Paul Verhoeven. La photographie qu’elle fait d’une époque n’épargne pas la drogue qui emporte Paul. La spirale de la dépendance est d’ailleurs l’un des sujets du film.

Félix de Givry - Pauline Etienne - Eden

Mia Hansen-Love parvient-elle a transcender l’énergie des années 1990, d’une pleine génération et l’émoi de son principal protagoniste qu’elle peine à nous emporter dans son euphorie, à la rendre communicative et, in fine, nous place-t-elle trop à distance. L’essence-même de film devient la musique qui prend un telle place – au regard de l’importance que lui accorde Paul – qu’elle gomme la perspective de tout enjeu. S’il est indéniable que la bande-originale vaut à elle seule le détour, l’ensemble manque cruellement de rythme malgré un montage énergique. Les nombreuses ellipses sont pourtant autant de respirations mais le temps qui passe est, plus que jamais, évanescent.

La gageure de laisser reposer sur les épaules de jeunes comédiens une tranche de vie d’une vingtaine d’années est énorme. Dans le rôle de Paul, Félix de Givry s’impose comme formidable. Si le temps file sans que le protagoniste ne s’en aperçoive, il propose un jeu sensible et sincère pour le moins troublant. Il se met à nu, à vif. Une révélation. Le temps semble cependant sans réelle emprise sur les physiques de trop nombreux personnages ce qui ôte à certain leur crédibilité.

Eden - affiche

EDEN

Réalisation : Mia Hansen-Love
France – 2014 – 131 min
Distribution : Cinéart
Drame

Film Fest Gent 2014 – Focus Cinéma Français

Vincent Macaigne - Eden Félix de Givry - Eden

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