Djamila Sahraoui : Entrevue

On 28/08/2013 by Nicolas Gilson

En 2012, Djamila Sarahoui présentait YEMA au FIFF de Namur après une première en compétition à la 69 ème Mostra. Rencontre autour de son second long métrage qu’elle définit elle-même comme une tragédie grecque dans un pays méditerranéen. (Interview réalisée pour le Quotidien du FIFF)

Yema - Djamila Sahraoui

Vous venez du documentaire, YEMA est votre second long métrage de fiction, pourquoi la fiction ? - Ça amène une certaine liberté parce que vous pouvez inventer l’histoire, vous prenez des comédiens et vous leur dites comment ça se passe. Alors que dans la réalité, même si on met en scène un documentaire, on a affaire à des gens réels à qui on ne peut pas demander de jouer des situations – on s’inscrit dans leur vie. La fiction est plus libre : on invente un truc et on demande à des comédiens qui sont payés pour de jouer ça. C’est assez tentant. On est libre de créer un univers.

Quelle est l’origine du film ? - Je ne sais pas précisément. Je pense que la guerre d’Algérie à la fin des années 90 a laissé des traces dans la mémoire individuelle et collective. Je suis nourrie de littérature classique. J’aime vraiment la tragédie grecque. Je pense que c’est une vraie tragédie quand il y a une guerre civile ; quand deux fils s’entretuent. Et dans la tragédie grecque on a vu cela. YEMA, c’est une tragédie grecque dans un pays méditerranéen.

Malheureusement universelle. - Aussi. On peut même remonter à la Bible : « Abel et Caïn », ce sont les premiers de l’humanité qui s’entretuent. Quand deux frères s’entretuent, c’est à dire des gens d’un même peuple, au bout d’un moment c’est complètement irrationnel et j’imagine leur mère là-dedans. Elle a deux enfants et ils s’entretuent, c’est vraiment l’horreur. Dans toutes les guerres civiles, on retrouve ça.

Avant même que la tragédie ne prenne place, il y a, dans le film, une importance de la terre. Pourquoi ouvrir sur cet élément ? - Dans le film, on n’est jamais dans le prosaïque, il y a des éléments primordiaux : la terre, l’eau, le feu, la lumière,… Je voulais cette femme aussi aride que sa terre. Je la voulais morte à l’intérieur puisque son fils est mort et qu’elle accuse son autre fils de l’avoir tué. Je voulais que cette mort soit symbolisée par la sècheresse de la femme et donc de la terre aussi. Pour creuser la tombe, elle tape comme une malade cette terre qui est complètement caillouteuse et aride. La façon dont elle l’arrose, au goutte à goutte, parce que l’eau c’est très important et que la terre doit absolument revenir à la vie : c’est une forme de combat pour revenir à la vie.

Il y a une grande fragilité dans ses gestes. Elle se meut également comme un animal meurtri. - C’est exactement ça. Elle est comme un animal. Elle ne parle pas. Je ne voulais pas que ce soit un film bavard. Quand on arrive à ce point dans la souffrance et dans la douleur, qu’est-ce qu’il y a à dire ? Les personnages ne parlent pas mais ils s’expriment par leurs corps.

Le fils fait surveiller sa mère afin qu’elle ne parte pas, pourtant elle n’en a pas l’intention. - Il a peur qu’elle aille le dénoncer. Il y a un malentendu effrayant dans cette famille. Elle dit qu’il a tué son frère et décide de rester là. Lui, il pense qu’elle va le dénoncer. Jusqu’à la fin il y a un malentendu. Qu’est-ce qui les empêche de s’entendre ? Elle pense qu’il a tué et il dit le contraire.

Peu à peu la nature revit et les couleurs reviennent. - Elle travaille comme une damnée sur cette terre aride – elle est morte, cette terre est morte, son fils est mort – et petit à petit, à force de travail et d’endurance, elle l’a fait revivre. Et elle renaît. Elle finit par être une fleur parmi les fleurs. Et ça commence à la fin du deuil, au quarantième jour : elle se maquille et elle a troqué la robe noire pour une robe rouge. On marque le deuil de cette manière-là pour signaler que le deuil est terminé : on change de robe, on se maquille et on va emmené à un carrefour des cafés et des beignets, et on offre le café à tous les gens qui passent.

Ce qu’il y a de paradoxal c’est que personne ne peut passer. - Elle le fait symboliquement. Elle se signifie que le deuil est fini. À un moment, elle coupe la robe rouge et elle met le tissu sur le bébé : ça signifie, quand un bébé arrive, qu’on l’adopte. Il y a plein de rituels qu’on n’explique pas.

On est dans le symbole également indépendamment du rituel : le feu, par exemple, marque le fait qu’elle renie son fils. - Elle le chasse définitivement de sa vie.

Le message du film, c’est la vie qui revient toujours ? - J’ai l’impression que dans tous mes films je tourne autour de cela. J’ai fait des documentaires qui s’appellent « ALGERIE, LA VIE QUAND MÊME », « ET LES ARBRES POUSSENT EN KABYLIE », « ALGERIE, LA VIE TOUJOURS »… Quand on est mort, quand il y a trop de haine, trop de souffrance : qu’est ce qui fait qu’on reste quand même en vie, qu’on peut se raccrocher à la vie ? Dans YEMA, comme c’est une fiction dont j’ai inventé le récit, j’ai pris toutes les petites choses qui peuvent ramener à la vie : l’eau, la terre, les fleurs,… et même les arbres.

Vous interprétez la mère. - J’ai cherché des comédiennes mais 15 jours avant le tournage je n’en avais pas. En fait la mère c’est moi, elle me ressemble beaucoup. La mort dans l’âme je me suis dit qu’il fallait que je le joue. Et, en fait, je n’ai pas joué. Il fallait qu’elle soit sèche, déterminée. Elle est têtue et expressive. Surtout à partir du moment où elle s’est mis du noir dans les yeux.

Les regards et les gestes ont une grande importance sans que pourtant vous n’insistiez dessus. - La logique se retrouve déjà dans le scénario. J’y ai fait très attention à ce que l’on voulait voir. Quand elle fusille son fils du regard et qu’elle lui dit un truc venimeux, ça va être un gros plan ; quand il supplie sa mère, ça va être un gros plan pour que l’on voit son expression… Le reste du temps, il faut que le cadre soit plus large pour qu’on voit leurs gestes. C’est un film très lent où on montre ce qui est nécessaire. On y a réfléchit longtemps.

Yema Affiche

Djamila Sahraoui - FIFF Namur © Daniel Dubois, Enzo Zucchi et Vitalie Van Den Driessche

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