Critique : Dheepan

On 23/08/2015 by Nicolas Gilson

Avec DHEEPAN, Jacques Audiard propose un portrait de l’immigration dans la France d’aujourd’hui qui se meut en une métaphore fois alarmiste et paradigmatique. Tout à la fois réaliste et romanesque, le scénario tient du mélodrame tant le sentimentalisme (exacerbé) paraît cher au réalisateur qui, en habile artificier, signe un drame social de divertissement. Une Palme contestable.

Dans un campement de réfugiés, une femme (Kalieaswari Srinivasan) cherche désespérément une enfant. Trouvant une orpheline (Claudine Vinasithamby) qui pourrait correspondre à l’âge qu’elle évoque, elle l’entraine avec elle. C’est que la fillette est le gage de son départ vers l’Europe. Avec un ancien militaire (Jesuthasan Antonythasan), elle feint d’en être la mère ce qui leur offre à tous trois les papiers d’identité leur permettant l’exil.

DheepanCentrée sur la figure de Yalini, l’introduction impressionne avec verve la réalité d’un camps de réfugiés et l’état d’abandon dans lequel ils sont plongés. Déjà Yalini a plusieurs visages et les perceptions sont trompeuses. Mais le désespoir que nous devinons sien ne s’ancre-t-il que plus encore lorsque ses intentions sont dévoilées : emmène-t-elle Illayaal de force – sans que celle-ci ne conteste jamais son geste – qu’elle se retrouve elle-même liée à Dheepan, un homme dont elle ignore tout… Fuir la guerre civile au Sri Lanka est à ce prix.

Le temps glissant, lorsque s’inscrit le titre, Dheepan est vendeur ambulant à Paris. Une situation dont transparaît la vulnérabilité. Une situation s’offre bientôt à lui et à Yalini : ils gèrent la conciergerie d’immeuble HLM dans une banlieue précaire. Ni l’un ni l’autre ne maîtrisent le français mais ils s’adonnent à la tâche tout en apprenant à se connaître. Yalini s’occupe du père d’un dealer à qui elle prépare quotidiennement les repas. Illayaal, elle, va à l’école.

Le film devient alors le révélateur d’une situation paradoxale qui dépasse les protagonistes et se dessine malheureusement comme universelle. Du bureau d’immigration où le traducteur a trop de pouvoir à l’absence plurielle de liberté dans le pays qui l’a pourtant comme valeur, Jacques Audiard révèle une réalité qui se dessine comme commune. DHEEPAN est alors d’une force rare, d’une force folle.

DHEEPAN - Still 1

La France qu’ils découvrent est en état de guerre et ne semble pas être un réel refuge. De cet état, il est quelque peu question. L’univers de la banlieue aussi horrible soit-il (et l’horreur est ici manifeste) impose des codes auxquels se plient différemment les protagonistes. Yalini, à force d’oppression et de regards, porte par exemple un foulard à cause de l’impression qu’elle s’en fait. Dheepan joue un temps le jeu… jusqu’à la résurgence de ses démons.

A l’instar du couple qui doit trouver son équilibre, l’écriture cherche le sien et court irrémédiablement à la démonstration (à sa perte?). D’abord centrée sur les trois protagonistes, elle semble se focaliser sur le couple de fortune avant d’épouser l’unique ressenti de Dheepan. Franchement délaissée par le scénario, Illayaal devient rapidement une branche sèche à laquelle on ne s’intéresse que trop peu. Le triple portrait initial se floute jusqu’à disparaître.

Les enchainements narratifs sont-ils pensés avec soin qu’ils paraissent être des tableaux dont la logique n’épouse le regard d’aucun des protagonistes… Les rôles secondaires aussi riches soient-ils reçoivent tout à la fois trop et pas assez d’attention tant ils nous distancient des ressentis de Yalini et de Dheepan – Illayaal pleure simplement lorsque nécessaire – sans jamais transcender le moindre trouble. La prétention romanesque de l’écriture de Jacques Audiard, Noé Debré et de Thomas Bidegain prime sur la radicalité du sujet qui se meut en divertissement « accessible ».

Dheepan - © Paul Arnaud : Why Not Productions.Le rythme narratif est ainsi entrainant et l’émoi de Dheepan, in fine, des plus perceptible (voire surligné). Toutefois cela se fait au détriment de Yalini, alors délaissée par le scénario, reléguée dans un fossé secondaire… Le basculement qui s’opère, transformant littéralement la banlieue en champs de bataille, est aussi époustouflant que ridicule. Une question se pose alors : pourquoi le personnage dont le nom titre le film n’est-il pas le protagoniste dont nous épouserions le point de vue ? Si c’est le cas, ce ne l’est que lorsque que cela arrange la petite démonstration de Jacques Audiard – et c’en devient d’autant plus irritant que la matière est riche.

L’artificialité de l’écriture est cependant le gage de la maîtrise du réalisateur qui manipule notre attention avec acuité. Il jongle avec les genres au fil de l’intrigue qui lui en offre la possibilité et se révèle être un habile chef d’orchestre – soulignons la qualité de la photographie et le réalisme des décors.

Toutefois, au-delà d’un dictatorial et conditionnant emploi de la musique, le montage pose cruellement question : il est le gage de la construction narrative qui non seulement manque d’équilibre mais conduit à un épilogue dont la lecture paradigmatique est confondante – à la France en état de guerre répond l’Eldorado que serait le Royaume-Uni (une impression totale, à la fois photographique, musicale et rythmique).

L’interprétation de Kalieaswari Srinivasan (Yalini) et Jesuthasan Antonythasan (Dheepan) est confondante tant la confusion et l’énergie des protagonistes sont palpables. Si certaines intentions sont trop marquées par la mise en scène, le réalisme qu’ils confèrent à leur jeu est le plus souvent troublant. Si nous ne pouvons que regretter la présence ténue de Vincent Rottiers et de Marc Zinga, dont on devine avant montage une place plus importante, ils ne nous impressionnent peut-être que plus car force est de constater que Jacques Audiard demeure, en tamoul (qu’il ne maîtrise pas) comme un français, un grand directeur d’acteurs.

DHEEPAN
♥(♥)
Réalisation : Jacques Audiard
France – 2015 – 110 min
Distribution : Lumière
Drame social de divertissement

Cannes 2015 – Compétition Officielle – Palme d’Or

Dheepan Affiche Cannes 2015 signature 2

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