Interview : Deniz Gamze Ergüven

On 08/08/2015 by Nicolas Gilson

Sélectionné à la 47 ème Quinzaine des Réalisateurs, MUSTANG, le premier long-métrage de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven, en a été l’un des films-événements (décrochant notamment le Label Europa Cinemas). Rencontre autour d’un lumineux récit d’émancipation.

Quel a été l’élément moteur à l’origine de MUSTANG ? - Je voulais raconter ce que c’est que d’être une fille, une femme en Turquie. Le fait d’être à cheval entre plusieurs pays a fait que c’est une réalité qui m’apparaît différente en Turquie par rapport à la France par exemple. Il y a une sorte de filtre qui en Turquie sexualise toutes les facettes de ce que c’est d’être une femme, à l’image de la première anecdote qui fait démarrer le récit – le jeu auquel les filles se prêtent en montant sur les épaules des garçons. Il y a une manière de voir dans chaque geste – anodin, neutre et souvent pas du tout érotique – quelque chose de sexuel.

Comment sont nées ces cinq soeurs ? - Il y avait une notion nébuleuse de filles un peu indistinctes qui, en terme de dramaturgie, s’est construite comme un personnage à cinq têtes. Je suis exactement à la même place que le personnage principal : je suis la plus petite d’une famille de deux générations de femmes. D’une certaine manière on explore tous les destins potentiels d’une même fille.

Mustang 1

Le scénario épouse le point de vue de Lale. Pourquoi ce choix ? - Je crois que je m’y identifiais complètement. C’est venu sans trop de questionnement. Il fallait évidemment le témoin de toute l’histoire. J’ai porté ce regard-là. Il y a encore des choses que je regarde avec les yeux de la petite fille que j’étais et c’était important de me positionner à hauteur de ce regard d’enfant.

L’introduction de la voix-over, avant la moindre image, assoit une légèreté de langage mais aussi, en deux phrases, une véritable gifle. Ancrant une complicité avec la protagoniste, ce procédé permet aussi de nous emporter au-delà du temps du récit. - Cela suggère une sorte de sortie pour les filles, ensuite, c’est la musique du film. C’est un niveau de langage qui ponctue l’histoire, la rythme. C’est un ton important parce qu’il a quelque chose d’irrévérencieux – comme le fait de désigner « les robes couleur de merde » – qui se fait à travers cette voix. On se rend compte que c’est une histoire qui est bouclée, sur laquelle on a un point de vue a posteriori, qui est faite de souvenirs. Ça nous situe dans la sensation de ce qui reste, du souvenir.

À l’instar de la pomme cueillie au début du film ou encore des chaussure rouges de Lale, le film est parsemé d’objets très codés dans leur représentation autour de l’identitaire féminin. - Il y a une certaine distance entre le fond et la forme qui est très délibérée. On essaie de me faire dire que c’est un film très militant, très politique, ce que je refuse de faire. Même si le film l’est peut-être. Le cinéma est un langage autrement plus puissant que tout ce que je pourrais vous dire aujourd’hui et après les efforts de distance dans le traitement de ce sujet, je n’ai pas envie de faire une explication de texte.

MUSTANG - détail

Il reste toutefois possible de lire le film comme foncièrement engagé. - Oui, mais alors je n’en fais pas le commentaire. Il est très important pour moi de ne pas me positionner dans le discursif. Le film est plus fort que moi. Je considère le cinéma comme une forme de métalangage qui exprimerait de manière plus puissante ce que je pourrais dire ou exprimer. Je me tais après lui.

Vous ne jugez pas vos personnages que vous définissez sans aucun manichéisme. - C’est très importante, lorsqu’un acteur joue un personnage a priori négatif ne le juge pas et puisse se reconnaitre en lui. Quand un acteur commence à ne plus adhérer à son personnage, ça me fait très peur et j’essaie de faire en sorte qu’il lui donne du sens et de la matière. Je pense que c’est l’élément qui fait qu’on se détourne d’une sorte de manichéisme.

Qu’est-ce qui a guidé votre approche esthétique ? - J’avais besoin d’une très grande distance entre la forme et le fond. Dès lors que le film avait convoqué des motifs de l’ordre du mythe ou du conte, cela a commencé à influer sur les choix esthétiques comme les décors qui, d’une certaine manière, n’ont rien de naturalistes. Il y a des éléments qui tiennent presque du conte de fée – une nature inquiétante, l’architecture des maisons qui semblent hantées. Les choix s’adossaient à un désir d’être très loin du naturalisme, d’être dans une histoire. Certains plans du coup étaient très dessinés comme les rubans de route sur bord de mer : je voulais que l’idée soit littéralement exprimée par un dessin. Dès le scénario c’était très visuel.

Mustang 2

Vous rejetez la notion de naturalisme pourtant il y a quelque chose de cet ordre dans votre manière de filmer, à l’instar de la scène d’ouverture où l’on est avec les personnages. - Je ne suis pas sûre qu’être proche des personnages réponde du naturalisme. Les dialogues ne sont pas naturalistes : est-ce que les gens parlent comme ça dans la vraie vie, non. On s’adosse à des situations réelles mais de nombreux éléments s’en éloignent. Après, oui, on est vraiment dans le regard de quelqu’un qui vit dans un monde qui n’est pas du tout naturel. La scène où les filles paradent dans leurs robes couleur de merde, c’est une des scènes les moins naturalistes du monde. On est dans une espèce de Western avec un soleil de plomb il ne manque que les boules de paille qui se mettent à rouler à travers le décor. On n’est dans rien de réel.

Il s’agit toutefois de la scène où la grand-mère les met en scène. Dans cette séquence spécifique, ressentir la mise en scène fait sens. - Les situations à la base de chaque scène sont réelles mais pas la manière dont les filles agissent. S’il m’est arrivé de monter sur les épaules de garçons, j’étais mortifiée, rougissante et taiseuse. Dans les dialogues il y a quelque chose qui n’est pas naturaliste. Elle ont quelque chose de très héroïque. C’est la petite voix qui est en moi, qui aurait voulu s’exprimer mais qui ne l’a pas fait, qui s’exprime. Le situations sont réelles – comme celle du contrôle de l’hymen le soir du mariage – mais est-ce qu’une fille dira « j’ai couché avec la terre entière » à son médecin dans une situation pareille, non.

MUSTANG - photo 11

Comment définiriez-vous la musique du film ? - On peut théoriser toute une série de choses au son qui en fonctionnent pas contrairement aux idées de mise en scène. Le son, c’est très organique. Il y a un travail très émotionnel. Et pour la musique, c’est comme ça aussi. Au début, j’ai un peu tâtonné. J’ai posé des musiques de compositeurs turcs sur le film mais il transpirait : c’était une poussée de fièvre, ça ne marchait pas ; j’avais l’impression de l’avoir grimé. C’est justement sur la scène de Western que j’ai commencé à poser des musiques de Warren Ellis et il y a eu une espèce de réaction chimique très forte. Je crois que c’est du à la cohérence esthétique entre les matières que l’on voit à l’image – cette grande maison en bois – et les instruments qu’on entend – piano, violon, viola. La musique de Warren Ellis est très narrative : on a l’impression que les instruments leaders de chaque morceau sont des voix qui racontent une histoire. Il y a aussi une empreinte émotionnelle très forte.

Comment avez-vous trouvé les cinq comédiennes ? - La distribution a été une espèce d’instrument qu’il a fallu accorder très minutieusement. Il y a eu un casting assez long qui a duré neuf mois. Je savais les qualités que je recherchais. Elit Iscan (Ece) avait déjà joué dans deux films de Reha Erdem et j’avais écrit en pensant à elle. Je l’avais rencontrée dès la première version du scénario pour lui dire que je voulais travailler avec elle et j’avais très peut qu’elle grandisse. J’ai vu Tugba Sunguroglu (Selma), en descendant d’un avion. Les trois autres se sont présentées spontanément à des auditions. Il y avait vraiment la volonté de caster une distribution, il y avait tout un tas de relations à faire exister entre les personnages. À l’intérieur du groupe des cinq, il y a deux paires avec un jeu de relation de pouvoir et l’affrontement entre Lale et Sonay, la plus petite et la grande. Il fallait explorer les combinaisons jusqu’à ce que ça s’ajuste parfaitement.

deniz gamze erguven

mustang - affiche

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