Denis Villeneuve : Entrevue

On 14/11/2010 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Denis Villeneuve (réalisateur) et Lubna Azabal (actrice) autour du film INCENDIES lors de sa présentation en compétition officielle au 25 ème Festival du film Francophone de Namur. L’interview fut réalisée pour Le Quotidien du FIFF.

Parlez-nous de la genèse du film ?

Denis Villeneuve : J’ai vu la pièce de Wajdi Mouawad et j’ai eu un coup de foudre puissant, et j’ai tout fait pour obtenir les droits. Wajdi a été touché : il venait de terminer LITTORAL, l’adaptation de sa propre pièce au cinéma. Il trouvait qu’adapter INCENDIES était vraiment très ambitieux. Il a été très généreux, à savoir qu’il m’a donné carte blanche. Il m’a dit : « Tu vas faire le même chemin que moi, tu vas souffrir ». Et ça a été le plus beau cadeau que j’ai reçu, il m’a fait complètement confiance : « Tu peux faire ce que tu veux : le film, c’est toi ». C’est cette liberté, cette générosité, cette permission de faire des erreurs qui m’a permis de faire le film.

L’écriture a pris beaucoup de temps ?

D.V. : Comme m’avait averti Wajdi, il fallait que je refasse un peu le même chemin intérieur. Il fallait me l’approprier. Il y a eu un travail de prospection, beaucoup de recherches. Et puis j’ai été approché pour un autre projet POLYTECHNIQUE, et donc ça a pris un retard de deux ans. J’avais commencé à travailler sur INCENDIES fin 2004. Ça a été une excellente chose que je travaille sur POLYTECNIQUE, au niveau de l’écriture et au niveau de la mise en scène. C’est une question d’ampleur. J’étais habitué à faire des choses plus intimistes. Ça a été un passage pour moi pour arriver à faire INCENDIES après.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Lubna Azabal : Eh bien, en fait, il m’a draguée pendant des mois. (rire)

D.V. : Constance Demontoy (responsable du casting à Paris) m’a dit : « Nawal Marwan c’est Lubna Azabal ». Et quand j’ai rencontré Lubna, ça a été un coup de foudre immédiat. C’est intuitif : j’ai senti qu’elle avait la force, la puissance et la qualité de jeu pour tenir ce rôle-là. Mais aussi la force intérieure nécessaire.

Comment on appréhende un tel rôle ?

L.A. : Il y a toujours une phase de rencontre… je suis tombée en amour par rapport à cette œuvre et l’adaptation qu’en a faite Denis. Et puis on attend… Et quand on apprend que c’est ok, on saute de joie. Et puis j’ai flippé. J’ai eu la trouille. Et je me suis dit: « Maintenant qu’est-ce que tu fais ? » Et la meilleure façon, c’est de faire les choses très concrètement, très simplement. De la travailler d’abord de l’extérieur : les costumes, la coiffure … Et arriver petit à petit à elle, à travers la vie d’une femme qui a traversé toutes ces étapes. Pour moi cette femme est une guerrière, une combattante. Mais elle n’est pas différente de peut-être 70% des femmes dans le monde, qui, qu’importe leur histoire, portent une douleur. Elle est dans un monde violent. On est dans un monde de colère. Et les femmes ont une certaine résistance, un instinct de survie. J’ai essayé de la nourrir avec des choses concrètes et avec ce que j’ai moi dans mes tripes.

D.V. : Moi je dirais : « Casting is everything ». Tu t’es approprié le personnage.

L.A. : Déjà c’est très simple quand tu tombes amoureux d’un personnage. Moi je suis tombée amoureuse du personnage.

D.V. : Il y a une partie de Nawal qui fait partie de toi.

L.A. : Je suis une guerrière dans ma propre vie. Mais je n’ai pas le même vécu que Nawal, heureusement. Quand on est acteur on cherche avec ce qu’on est.

Parlez-nous de vos choix musicaux.

D.V. : En fait la musique était là depuis le départ. La première scène qui ouvre le film avec Radiohead, c’est la première scène que j’ai écrite pour montrer à Wajdi ce que pouvait être INCENDIES au cinéma. C’est une scène qui n’a rien à voir avec le théâtre. C’était inspiré de la pièce. Donc Radiohead était là dès le départ. C’est une musique avec un envoûtement. Il y a un rapport au sacré aussi qui était nécessaire dans cette scène d’ouverture. Elle engendre un contre-point – ce qui peut être un peu casse-gueule aussi : parce qu’il y a des gens que ça envoûte et il y a des gens que ça met à distance. Mettre un musique occidentale sur cette scène était aussi plus honnête. Par la suite, j’ai greffé une musique originale extraordinaire composée par Grégoire Hetzel.

La musique est-elle vecteur de sens ?

D.V. : Lorsque la musique arrive, on bascule d’univers, on passe d’un temps à l’autre. Les trois pièces de Radiohead dans le film sont des pivots.

On peut réellement envisager une universalité de propos au-delà des situations narratives et spatiales.

D.V. : Le film est situé dans une sorte de Liban imaginaire. C’est cette universalité de propos-là qui est la capacité de Wajdi Mouawad de travailler l’intime d’une famille et de le développer sur une implication plus politique et sociale. C’est vraiment un écriture très très costaude.

Est-ce que vous vous considérez comme un réalisateur féministe ?

D.V. : Oui. Enfin quand je dis féministe, c’est juste une sensibilité à la condition féminine. Un désir de partage du pouvoir, du monde.

Il y a une importance de la figure féminine, en-dehors de toute magnification visuelle. Elle n’est jamais à plaindre malgré l’atrocité de la situation.

D.V. : Dans mes films précédents, j’étais plus dans un rapport de séduction avec la féminité. Et puis là, je fais des films avec un regard plus juste, plus mature sur la femme.

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