Interview : Denis Côté

On 14/02/2016 by Nicolas Gilson

Heureux de pouvoir s’exprimer en français pour parler d’un film qu’il ne pensait pas devoir « défendre », Denis Côté évoque les premiers retours autour de BORIS SANS BEATRICE présenté en première mondiale à la Berlinale. Dans la veine de CURLING et de VIC+FLO ONT VU UN OURS, ce nouvel ovni cinématographique se vit comme une expérience à laquelle le spectateur doit donner sens. Rencontre à vif.

Denis Côté © Julie Landreville - détail

Pourquoi avez-vous ce sentiment de devoir défendre votre film ? - Je pensais que BORIS SANS BEATRICE était « un nouveau film de Denis Côté », qui ressemble beaucoup à CURLING et beaucoup à VIC+FLO. C’est l’histoire d’un homme qui doit retrouver ses marques et ses connections avec la société qui l’entoure comme dans CURLING et dans VIC+FLO. Les réactions me conduisent à être en mode un peu défensif. Il semblerait que je sois complètement différent de VIC+FLO ou de CURLING alors que je pensais être dans les mêmes eaux.

Votre proposition s’inscrit pourtant dans une continuité, notamment dans le jeu avec le spectateur. - J’aime ça. C’est un peu geek. J’aime amener le spectateur là où j’ai envie. Il faut être un peu magicien avec lui. Je me demandais même si je n’étais pas un peu trop semblable, si je ne revenais pas avec le même film. Mais j’ai choisi une nouvelle classe sociale et j’ai eu des accrochages avec des journalistes québécois qui me demandent ce qui se passe, pourquoi je filme des riches et si j’ai changé. C’est intéressant : comme on filme des riches, il faudrait avoir un autre discours. Au fil des entrevues je me rends compte que les gens sont déçus par le film parce que je n’ai pas fait le film anti-bourgeois habituel. Comme si, quand on filme un riche, il fallait le détruire, le mettre en miettes. Il faudrait rigoler de la bourgeoisie. C’est souvent le cas dans le cinéma québécois – moins dans le cinéma européen. Là, je suis à sa hauteur. Il est bien éduqué et j’essaye de le comprendre sans rire de lui. Visiblement certains ne veulent pas s’asseoir dans une salle pour regarder un film sur les 1% des plus riches et s’intéresser à « leurs problèmes de merde ». Mais chaque classe sociale a ses problèmes propres. Antonioni a fait toute une oeuvre basée sur les problèmes des riches sans qu’on ne la catalogue de cinéma bourgeois.

Boris sans Béatrice 04 © Metafilms

Un paradoxe alors qu’on peut envisager le plus gros du cinéma français comme bourgeois. - Le cinéma français s’est bâti sur les bourgeois. Filmer des riches dans le cinéma québécois est assez rare. On est une nation de 7 millions de francophones entourés de 400 millions d’anglophones. On a parfois une attitude de « petite nation » : le succès et l’argent, ce n’est pas bien d’en parler. On fait des films modestes, du cinéma de réalisme social. Je montre un visage du Québec assez universel : tout à coup on devient riche et on l’assume, on est fier de sa réussite. Boris Malinovsky serait ce québécois qui a réussi et qui ne se cache pas, qui aurait des origines vaguement immigrantes – parce qu’on vient tous de vagues d’immigration. Il n’a pas de complexe à afficher sa réussite. C’est une chose qu’on ne voit pas beaucoup dans le cinéma québécois.

Le protagoniste est universel. - Il l’est à mes yeux. Je voulais une photographie très blanche en me disant « je suis chez les riches, alors on va la jouer comme chez les riches ». Avec un acteur qui incarne ce qu’il y a de plus bourgeois. James Hyndman est un grand acteur de théâtre qui est très intimidant. Il ne fait pas beaucoup de cinéma parce qu’on ne sait pas comment l’employer. Je lui ai donné des dialogues qui sont musclés. Il a un verbe pour se défendre. Les gens sont filmés de face avec une lumière brutale. Il y a quelque chose de brutalement franc et forcément très froid. Ça reste un objet un peu cérébral.

Vous actez tout de même d’une satire à l’égard du pouvoir et, surtout, de l’idéal de réussite dicté par nos sociétés occidentales. - J’aime bien le mot satire. L’ironie me convient. Je n’avais pas envie de cynisme. Prenons Buñuel, c’est très drôle. Il casse du bourgeois, c’est très drôle et ce n’est jamais prétentieux. Mais s’il faut avoir un agenda et réduire son bourgeois en miettes, ça devient du cynisme qui ne m’intéresse pas. Il y a une satire, mais ce n’est pas un film ouvertement politique. J’ai placé le personnage de Béatrice au Gouvernement Canadien pour montrer que ces gens-là font partie du « Québec incorporé », « Inc ». Ce sont des figures pasoliniennes mais on ne descend pas dans le gros commentaire social et politique. Ça reste un film où durant 90 minutes un homme discute avec sa conscience.

Boris sans Béatrice 02 © Metafilms

Il y a cependant plusieurs piques envoyées aux politiques, notamment avec Bruce LaBruce en Premier Ministre. - C’est plein de petites piques. Quand on a le Premier Ministre de son pays dans un film, il ne faut pas rater l’occasion d’avoir un casting. Pourquoi est-ce que j’aurais pris un type de Toronto un peu beige ? Au début on devait avoir David Cronenberg et deux mois avant le tournage il avait un problème de cordes vocales. J’ai continué à chercher la super star qui pourrait prendre le rôle. Finalement je me suis dit que Bruce LaBruce ce serait un peu subversif et drôle. Les cinéphiles, ceux qui le connaissent vont voir une « inside joke ».

Le casting est atypique. - On a eu un casting assez explosif avec Denis Lavant. On est venu chercher Isolda Dychauk à Berlin. Dounia Sichov habite à Paris. Je voulais m’éloigner du bon-vieux-film-québécois-canadien-français où l’on voit toujours que des blancs qui parlent québécois. On est très entre nous. Je trouve le casting explosif en ce sens : c’est le Québec d’aujourd’hui, explosé et explosif.

La mythologie semble hanter le film. - Je voulais lever le personnage de Boris un petit peu plus haut que la terre et lui donner une fonction mythologique. L’affiche originale du film le représente avec son corps qui s’effrite comme une statue. C’est comme un rock qui craque. Je lui ai donné des échos avec Tantale, avec Narcisse. C’est un Pygmalion qui est amoureux de sa statue.

Au-delà de renvoyer aux mythes, vous nous offrez toutes les clés de lecture. - Oui. Le final, par exemple, j’avais conscience qu’on était au-delà du didactique : c’était du didactique sur du didactique. Ça me faisait rire, mais aussi très peur. Je terminais le film avec 12 pages de dialogues et un personnage qui vient expliquer tout le film. C’est tellement gros que c’en devient grotesque et drôle. Je ne sais pas si le film est une farce, on n’éclate pas de rire, on ne rit pas comme des fous, mais je le trouve assez drôle. Quand je lis certaines critiques qui disent le film au premier degré, qui le voient comme un « thriller psychologique et existentiel », je ne suis pas contre mais je vois bien que Denis Lavant est assis en hauteur et nous explique le film en regardant la caméra.

Boris sans Béatrice 03 © Metafilms

Vous ne cessez d’ouvrir les pistes des possibles. La fin est-elle ouverte que la première scène l’est tout autant. - J’aime circuler dans des oeuvres qui sont des ouvertures totales. Quand je sors d’un film de Apichatpong Weerasethakul ou de Claire Denis, je n’ai pas envie de m’asseoir en face d’eux et de leur demander les clés. J’essaie de faire un peu la même chose. Maintenant, si on me le demande, je donne des clés et des référents, mais j’aimerais tellement que les gens prennent ces objets-là pour ce qu’ils sont : des objets complètement ouverts. Et qu’ils circulent à l’intérieur. Souvent, dans mon cas, ça fonctionne. Ici, je sens dans les entrevues qu’on se dit que ce serait bien de parler avec le réalisateur pour savoir ce qu’il a fait. Ça épuise un peu. Je le croyais assez drôle, plus limpide que ce qu’on se dit.

C’est un film qui se vit, c’est une réelle expérience. - J’espère. Je ne suis pas un très bon conteur. Je suis un mauvais citoyen, je ne fais pas des films pour changer le monde. Je n’ai pas de cause à défendre. Je propose de passer un contrat où j’emmène le spectateur dans toutes sortes de zones et quand ce sera finit c’est à lui de donner un sens à ce chaos. J’aime ce genre d’aventure au cinéma. Comme cinéphile, ça me fait me sentir libre. Donc j’essaye de faire ça. Si je perds des gens en chemin, bhein, je les ai perdus.

Le rapport à l’espace est très déroutant. On est tout à fait perdu. - Tout a été découpé à l’avance. Le film est froid et très formaliste, mais il fallait le découper. Dans la scène finale, je cherchais à ce que Boris s’asseye autour d’une table avec ses démons, ses fantômes, sans que l’on ne sache comment ces personnages sont arrivés là. J’enserrais Boris de plus en plus, jusqu’à ce que le doute, sa conscience, s’invite également dans sa salle à manger. Pour moi, c’est Buñuel, c’est L’ANGE EXTERMINATEUR. Ça déboulonne toutes les questions d’espace mais ce n’est pas non plus du cinéma expérimental, ce n’est pas un pied de nez aux spectateurs. Ce sont des choix assez durs et assez contraignants, tant pour les comédiens que pour les spectateurs, mais ça donne une bonne autorité au film. J’ai d’ailleurs toujours joué l’auteur un peu présent. C’est un cinéma où je suis le patron.

Boris sans Béatrice - affiche

Boris sans Béatrice 01 © Metafilms

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