Delphine Lehericey : Entrevue

On 08/05/2014 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Delphine Lehericey, la réalisatrice du pétillant PUPPYLOVE. L’occasion d’évoquer l’éveil à la sexualité qu’elle y met en scène avec grande habilité, de découvrir ses intentions et de revenir sur le parcours du film qui en a précédé la sortie.

L’éveil à la sexualité est abordé frontalement. Pourquoi ce sujet ? Quel a été votre angle d’approche ? - L’idée état d’écrire un scénario qui pouvait être financé. Je voulais rester dans l’idée d’un film à l’arrache en impro… Mais mon producteur m’a dit que je l’avais déjà fait et m’a dit de faire un film « normal ». Je me suis dit que ça allait être hyper long. Du coup je songé à raconter une histoire assez personnelle et ça me semblait banal. Je l’ai fait lire et on m’a dit que mon adolescence était quand même un peu bizarre, un peu trash.

Pour le moins une certaine singularité. - Moi j’avais l’impression que tout le monde avait vécu des choses de cette façon, un peu guidé par cette amie qui couche avec tout le monde. Et s’il y a un côté universel, tout le monde n’a pas eu ce genre de relation « de proximité ». Je me suis dit qu’il y avait un terrain de fiction intéressant sur bases d’une histoire non autobiographique mais avec des éléments que j’avais vécus. Ça m’a rassuré parce que je me suis dit que comme j’avais traversé ces moments je saurais ce que je racontais. Et ce qui m’intéressait le plus c’était de pouvoir travailler avec des acteurs – de savoir voir leur dire et comment les diriger. C’est parti peut-être aussi de devoir retraverser ce moment-là. Et puis l’adolescence et l’enfance, c’est important aussi. Comme ça, c’est fait.

puppy love

Le personnage de Julia incarne à la fois le désir et le danger. Une pulsion contradictoire pour Diane. - Elle existe. J’ai une amie avec qui, très longtemps, on a fonctionné dans ce rapport de désir et de peur. C’est quelqu’un qui libère des choses aussi : on l’admire et elle nous renvoie à nous-même. C’est ce genre de rencontre qui « fabrique », qui fait que nous sommes qui nous sommes. Je voulais raconter qu’une personne qui se pose des questions comme Diane ne serait jamais devenue libre – avec toutes les possibilités (de sexualité) devant elle – sans avoir traversé quelque chose de fort. C’est ça qui va lui donner des outils pour choisir. Du coup c’est un fin ouverte et heureuse.

Une fin nécessaire ? - C’était fondamental parce qu’il me semble important de faire des expériences vécues quelque chose de positif. C’est là où se trouve la « légèreté » du film : c’est un peu « trash » mais ce n’est jamais agressif ni brutal. Mais elle a pu traverser ça à la limite du danger. Elle n’a pas de réponse à ses questions mais elle a les outils pour avancer.

PUPPYLOVE est avant tout un film sur l’éveil à soi. - J’adorerais que ce soit ça, oui. Et que l’on ai pas à dire que c’est un éveil à soi « féminin » et le ranger trop du côté des femmes. C’est confrontant pour les adolescent par rapport à leur sexualité et leur désir, et c’est aussi, évidemment, un film pour les garçons.

Vous explosez les tabous de la sexualité qui s’ouvre à tous les possibles. - C’était un peu l’enjeux. C’était un sujet assez casse-gueule d’aborder la sexualité chez les ados. Ça a été fait plein de fois, souvent par des hommes. Mais j’en avais vraiment marre de voir des films pudiques. Je suis assez fascinée par l’univers de Larry Clark qui assume d’aller très loin et qui fait des choses « belles ». J’avais envie que ce soit un film pour les adolescents et je ne voulais pas dépasser certaines limites mais je détestais l’idée de faire un film mièvre. Je voulais aller assez loin – dans le scénario on allait vraiment au bout de la proposition.

puppy love audrey bastien solène rigot

Qu’est-ce qui a décidé vos choix de mise en scène, ce que vous alliez montrer à l’écran ? - Ce que j’ai choisi de montrer ou de ne pas montrer, la distance, je l’ai travaillé avec les actrices. J’étais assez fan du travail de Catherine Breillat par rapport au fait qu’elle va assez loin dans ce qu’elle montre. Par contre je n’aime pas tous ces films et je n’aime pas forcément sa manière de diriger les acteurs. Je la trouve un peu décalée et c’est très intellectuel, et je n’ai pas l’impression de faire un cinéma intellectuel. Je ne voulais pas avoir « ces mains qui se referment sur des draps ». Je ne voulais pas aller non plus dans la pornographie pour ne pas être taxée de provocation. J’essayais de trouver « mon endroit » ce qui fut le cas en essayant de me rapprocher de moi en questionnant mes souvenirs – précis, de sensations, de lumières et d’émotion. Et c’est ce que j’ai montré. Je me suis posée des questions d’image mentale.

Les pulsions et le désir animent aussi le personnage du père. - La question du désir je la trouve intéressante même d’un point de vue « adulte » par rapport au personnage du père qui fonctionne comme un adolescent et dans lequel je me retrouve maintenant que je suis adulte. Quelles sont les limites que l’on peut dépasser ou pas ? La société est devenue hyper pudibonde, la morale fait un retour affreux donc il fallait que ce père ne puisse pas se retenir. J’avais besoin d’un personnage (Julia) qui puisse incarner cette séduction, cet appel au sexe, au désir, à la liberté. Audrey Bastien m’a fait un effet dingue : elle avait tellement envie de ce rôle, c’était hyper touchant. Elle déboutonnait les bouton de sa chemise… J’étais impressionnée et je me suis demandé comment on réagit en tant qu’adulte quand on a une fille, comme ça, qui est à ce point dans le désir – c’était le désir de jouer dans le film, mais ça participe à la même chose.

Elle n’a pas réellement d’âge… - Elle incarne la maîtrise de la séduction qui est un pouvoir. Le personnage de Julia l’exerce remarquablement. C’est déjà suffisamment provoquant pour moi de travailler avec un personnage comme ça et de rendre les hommes faciles plutôt que l’inverse. Je crois que c’est vrai dans la vie, c’est très compliqué de résister à une fille comme ça.

Le dialogue est très juste. Comment s’est-il construit ? - C’est mon premier scénario, je ne savais pas que je pouvais en écrire un. Je l’ai fait car mon producteur me l’a demandé. Je viens du documentaire et du théâtre, de l’impro ; d’un côté très réel ou il faut que ce soit crédible. (…) Pour l’écriture de la fiction, je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je justifie tout. Je me suis dit qu’il ne fallait pas donner trop d’informations par le dialogue que plein de choses passeraient par la mise en scène, par l’image, le décor ou la musique – la musique qui est aussi un décor puisqu’elle indique une époque.

puppy

Comment avez-vous travaillé ça ? - En me disant que dès qu’un personnage avait trop d’information à dire ça ne marchait pas, parce que dans la vie on ne fait pas ça. Je nettoyais très fort (le dialogue) en relisant le scénario et avec les acteurs qui ont évidemment un texte à apprendre mais quand je sentais que ça sonnait faux, ils avaient le droit de changer. Jusqu’à ce que la musique de ce dialogue soit comme dans la vie.

Diane questionne son père sans détour. À l’instar de la scène de la voiture où elle lui demande s’il la trouve « bonne ». - C’était mon point de départ sur l’écriture du scénario, la première scène du scénario que j’ai écrite. Pour le coup, c’est une scène qui est vraiment dialoguée et qu’ils ont gardé telle quelle parce que j’avais besoin qu’il y ait cette espèce de provocation et puis qu’il y a cet « inceste » – pas du tout consommé dans le film –, cette limite. Cette question était presque le point de départ du projet : est-ce que les hommes vont avoir du désir pour moi ? Pourquoi est-ce que j’ai du désir – sans savoir ce qu’il y a derrière ce désir ? Une question posée au seul homme qu’elle aime dans sa vie, son père. Je trouvais que c’était tout à coup une relation hyper bizarre.

Bizarre mais sincère. - Oui. Et complètement banal. Mais complètement bizarre car poussé à l’extrême. Elle lui demande qu’ils se questionnent en tant que homme et que femme et plus en tant qu’enfant et papa. Elle bousille la frontière et il ne sait plus ni où il est ni ce qu’il doit répondre.

La mise en place de la réalité de la famille est intéressante tant elle est vraisemblable dans la manière que vous avez de saisir les choses. - Les scènes de repas et de famille me questionnent beaucoup parce que je trouve que c’est très difficile à filmer. Beaucoup plus que les scènes de sexes où l’on sait ce que l’on doit filmer et où ce n’est pas compliqué. Les scènes de repas engendrent plein de questions : qu’est-ce qu’on va entendre ? Comment découper le dialogue ? Comment gérer le champs/contre-champs ? J’adore le film 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS de Cristian Mungiu dans lequel il y a une scène de repas incroyable où les protagonistes sont rangés à table de manière tout à fait particulière. La caméra est à table mais quand on voit le film on ne se pose pas la question. On est pris par le dialogue et la tension. C’est vraiment un tour de force. Je me suis dit qu’on pouvait peut-être s’inviter à table, aller jusque là. Je ne l’ai pas fait dans le film parce que je n’en avais pas besoin mais ça m’a détendue : je me suis dit qu’il y avait plus de possibilités que ce qu’on croyait. Les scènes de familles étaient compliquées à tourner. On en a tourné plus que ce qu’on a gardé au montage – parce que le père avait beaucoup plus de copines au départ et il y avait beaucoup de scènes de repas.

puppy love solène rigot vincent perez

Pourquoi avoir placé le récit dans les années 1990 ? - Par nostalgie car j’y ai vécu mon adolescence et par rapport à la musique aussi – je sortais beaucoup, j’écoutais beaucoup de musique, j’allais « en boite » et ces musiques vibrantes à l’intérieur étaient très sexuelles aussi. Mais aussi par rapport au « chat », au GSM, etc. Je trouvais que ce n’était pas cinématographique et ça m’aurait plus dérangé qu’autre chose. Là, j’avais envie qu’elles soient obligées de se voir en vrai – avec un vis à vis que j’ai trouvé très beau à l’image.

Comment s’est construit le montage ? - On a inversé deux éléments très importants dans le scénario, la scène de « première fois » et la scène entre le père et Julia. Le choc pour elle, dans le scénario, ce n’était pas son père mais sa première fois. En tournant le film, je me suis rendu compte que ça ne marchait pas, qu’il fallait que le choc vienne d’ailleurs que la première fois – alors que je savais pertinemment que la première fois ça ne change rien, mais je l’ai quand même écrit. Du coup c’est devenu beaucoup moins linéaire et ce qui est devenu important dans l’histoire c’est « éprouver des choses » et « vivre une expérience », que c’est ça qui fait grandir. On a aussi fait des « retake ». On a fait sept semaines de tournage, six d’affilée et une semaine deux mois plus tard. On a pu monter, mettre des espaces vides puis on a retourné des choses. Et ça, c’était magique.

Contente de voir, enfin, le film sortir en Belgique ? - Quelle soulagement, quelle révolution. Du début de l’écriture jusqu’à la sortie en salles, ça a pris quatre années. Le film est fini depuis février 2013, donc il y a eu un peu plus d’un an de doutes, de questionnements. Il y a eu beaucoup de rencontres avec les festivals où le film marche super bien.

Avec une première à San Sebastian. - C’était la réconciliation : de février à septembre, on a tous cru qu’on avait fait « un petit film d’auteur social et triste ». A force de voir le film, entre les retours des distributeurs ou de très beaux retours d’un point de vue cinématographique on a eu la sensation qu’on avait fait un film trop sérieux ou pas assez pointus pour les festivals. San Sebastian, dans une salle de 600 personnes, avec près de 300 jeunes, à la première scène, ils se marraient. Ça a été magique. On a vraiment redécouvert le film.

Delphine Lehericey ©Laetitia Bica

puppy love - affiche

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