De Rouille et d’Os

On 17/05/2012 by Nicolas Gilson

DE ROUILLE ET D’OS met en scène les destins croisés d’Ali (Mathias Schoenaerts) et de Stéphanie (Marion Cotillard). Deux protagonistes que tout oppose et qui, suite à une rencontre hasardeuse, sont réunis lorsqu’un accident détruit la jeune femme. A travers le drame, Jacques Audiard voyage du mélodrame à la comédie sociale. Et s’il envisage de nombreux enjeux, le plus dérangeant est sans doute de ne rien ressentir. Car à force de vouloir la mettre en scène, le réalisateur passe à côté de l’émotion.

DE L’IMPRESSION A L’EXPRESSION

D’entrée de jeu Jacques Audiard nous confronte à un jeu d’impressions à la fois visuelles et sonores qui se superposent les unes aux autres : l’ouverture est troublante. Magique et étouffante, elle nous confronte à la fois à un enchainement de cadres serrés – où se dévoilent tantôt une silhouette d’enfant, tantôt un visage –, à une respiration saccadée et à une musique annonciatrice du drame, tout en nous plongeant dans des profondeurs aquatiques… Le réalisateur compose ainsi un tableau qui attise notre curiosité.

Nous sommes alors confrontés à Ali qui, avec son jeune fils, rejoint le sud de la France où vit sa soeur. En quelques scènes, l’identitaire du personnage et la relation à son gamin, dont il ne s’est jusqu’alors jamais occupé, s’imposent à nous. Solitaire et presque animal, Ali trouve un boulot de videur dans une boîte de nuit. C’est là qu’il rencontre Stéphanie et que suite à une bagarre il la raccompagne chez elle et lui laisse de manière abrupte son numéro de téléphone. Chacun retourne à sa vie : Ali change de boulot au fil de ses rencontres et reprend la boxe ; Stéphanie dresse les orques au Marineland. Lorsque Stéphanie perd les jambes dans un accident, elle appelle Ali et une complicité, étonnante et réjouissante, les réunit…

Si la justesse tant de la caractérisation des protagonistes, des situations et des dialogues s’impose, le scénario de DE ROUILLE ET D’OS pêche par excès de densité : trop d’enjeux y prennent place sans que pour autant ceux-ci ne soient développés. De ce tableau pourtant sensible, composé par touche successive, se dégage une étrange impression de superficialité d’autant plus dérangeante que la force de l’interprétation de l’ensemble du casting, Matthias Schoenearts en tête, est d’une rare sensibilité. Jacques Audiard semble chercher à nous en mettre plein la vue afin de nous emporter du drame au mélodrame tout en mettant en place le constat réaliste du devenir sociétal… Et c’est là, dans la surenchère, que réside la tragédie.

Un manque de sobriété qui s’ancre dans la mise en scène qui apparaît plus démonstrative qu’organique. En privilégiant une caméra mobile, de très nombreux renforts musicaux et des effets de ralenti, le réalisateur, plutôt que de nous fondre au ressenti des protagonistes, tend à guider notre attention. Il préfigure ou nous confronte ainsi au désarroi qui anime Ali et plus particulièrement Stéphanie. La sensibilité de l’interprétation en souffre tant l’ensemble apparaît trompeur voire artificiel. Comme si trop de densité brisait la charge émotive…

Techniquement – si l’on adhère à l’irradiante luminosité des reflets du soleil et à la symbolique induite par celle-ci – le film est brillant. Les effets spéciaux, qui effacent les jambes de Marion Cotillard et donnent pleinement corps au personnage de Stéphanie, sont stupéfiants – trop peut-être tant ils nous plongent ponctuellement dans une position voyeuriste.

DE ROUILLE ET D’OS
♥♥(♥)
Réalisation : Jacques AUDIARD
France / Belgique – 2012 – 120 min
Distribution : Lumière
Drame

Comments are closed.