David Lowery : Entrevue

On 06/11/2013 by Nicolas Gilson

Rencontre avec le réalisateur américain David Lowery venu présenter AIN’T THEM BODIES SAINTS en compétition au 40 ème Film Fest de Gand. Après sa première à Sundance à l’aube de 2013, le film a notamment été proposé en séance spéciale à la Semaine de la Critique à Cannes. Au casting de ce second long-métrage indépendant : Rooney Mara, Casey Affleck ou encore Ben Foster.

Quelle est la genèse du projet ? - Mon premier long-métrage, ST. NICK, était très contemplatif et je trouvais que m’essayer à un film d’action serait un exercice amusant. J’ai donc commencé à écrire un film à propos d’un homme qui s’échappe de prison et cherche à rejoindre sa famille mais ça ne fonctionnait pas bien. L’écriture ne coulait pas de source. J’avais aussi un étrange problème par rapport à la culpabilité que l’on ressent lorsque l’on tue des gens. Normalement quand on va voir un film d’action on ne s’inquiète pas des sentiments du « bad guy » alors que je me sentais vraiment très coupable. Du coup j’en ai pris mes distance avant d’avoir l’idée, environ un an plus tard, de faire un film autour des archétypes folkloriques de l’histoire américaine. J’ai repris l’idée du hors-la-loi qui s’échappe de prison car c’était une excellent moyen d’utiliser cet archétype. Tout s’est alors rapidement mis en place. Il ne s’agissait plus alors de l’action en tant que telle. J’avais deux images en tête : celle d’un homme sortant d’une forêt couvert de boue et celle du même homme qui, prenant soin d’une petite fille, s’éloigne d’une scène où quelque chose de mal s’est produit. C’était pour moi l’ouverture et la scène de clôture du film, et si les choses ont évolué ces images se retrouvent tout de même dans le film.

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Au final vous livrez un film relativement atmosphérique. - J’avais envie que les première dix minutes du film soient très fortes et que beaucoup de choses s’y produisent, très rapidement, pour ensuite ralentir le rythme. Aussi bien à l’écriture, sur le tournage ou au montage, l’idée était de laisser l’histoire au second plan, de ne pas se focaliser sur l’intrigue. Celle-ci est simple, démodée et familière. Ce qui importait c’était la sensation et les émotions, la tonalité. A chaque étape.

Le temps semble se fondre d’une séquence à l’autre. - C’est quelque chose sur lequel j’ai travaillé dès l’écriture. Les scènes s’enchainent avec fluidité.

Comment avez-vous construit votre approche esthétique ? - Nous voulions que tout semble vieux. Ce qui est assez facile à faire avec de vieux accessoires et des vieux vêtements. Au tournage nous avons utilisé des anciennes lampes. Tant que possible tout s’est fait à l’ancienne. Nous avons vraiment essayé de créer un mélange d’antiquité où rien ne semble être compatible de façon réaliste. Le film est hors du temps. On a dit que le film se passait dans les années 70′ mais en réalité tout est plus vieux que cela et tout fonctionne de manière différente. Le temps est comme irréel. J’ai ressenti cela en traversant le Texas et en en visitant les petites villes – dont celles où nous avons tourné. Toutes ces villes ont été construites avant la Seconde Guerre Mondiale et elles ressemblent toutes presque exactement à ce qu’elles étaient alors, elles n’ont presque pas changé. Il y a toujours bien l’un ou l’autre McDonalds et des nouvelles voitures pour vous rappeler que vous êtes à l’époque moderne mais c’est très facile d’oublier le temps. A la limite lorsque vous voyez quelque chose de neuf ça vous semble anachronique. C’était très intéressant et, poussé à un autre niveau, ça a motivé le principe sur la base duquel nous avons conçu notre approche.

Vous accordez un soin particulier à la lumière du film. - Pour la lumière du film on s’est inspiré de vielles photographies, de peintures et aussi de vieux films. Une des choses à faire était d’employer de la pellicule et de ne pas utiliser d’éclairage moderne, nous avons eu recours à des lampes à combustion. Nous avons aussi décidé de rendre le film extrêmement sombre. Le film s’ouvre sur « le grand moment de la vie » des personnages, de manière magique lorsque la lumière est la meilleure. Ensuite il ne cesse de s’assombrir jusqu’à une réelle nuit noire. On essayait de voir jusqu’où on pouvait aller et combien d’information on pouvait insérer dans cette obscurité. On a peut-être mis la barre un peu haut mais c’est devenu le principe de construction de la photographie.

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Vous employez de nombreux contre-jour. - On a pris beaucoup de temps à décider de comment la lumière devait fonctionner. Il n’était pas question de créer simplement une belle image, il s’agissait de voir comment une image pouvait refléter la tonalité.

Il y a beaucoup gros-plans sur les visages des personnages. - J’essaie d’être toujours aussi proche que je le peux. Avec ce film, parce que nous voulions le construire avec ce côté « old-fashion », j’essayais de rester en plan-moyen mais malgré tout je me rapprochais le plus possible. Il y a plusieurs plan extrêmement serrés sur les visages. Et même lorsque l’on recule on a toujours la sensation d’être avec eux. Il y a en fait très peu de plans larges dans le film. Ce qui m’intéresse généralement, ce sont les protagonistes et je veux être au plus proche de leurs visages. Je suis sans doute coupable de trop y recourir mais j’aime vraiment me rapprocher de quelqu’un.

De nombreuses intentions passent d’un regard à l’autre sans que le moindre mot ne soit prononcé. - J’adore lorsque les silences parlent et je pense qu’en se focalisant sur les moments où les personnages ne parlent pas on en apprend bien plus qu’à travers une conversation. Ce film présente beaucoup plus de dialogue que ceux que j’ai fait auparavant. Il m’apparaît très bavard.

Vous avez travaillé le son et le montage avec minutie. Comment avez-vous construit cela. - La plupart est basé sur les choses que j’ai apprises lorsque j’étais monteur. J’ai monté beaucoup de film et cela m’a permis d’apprendre comment le son et les images fonctionnent ensemble. Certains effets comme ne pas voir la personne qui est en train de parler et se focaliser sur quelque chose d’autre est une technique cinématographique incroyablement utile. J’aime beaucoup les effets de juxtaposition, pas seulement entre différentes images mais aussi entre une image et un son. C’est quelque chose avec lequel j’aime beaucoup jouer car cela peut créer de formidables effets. Beaucoup de ces effets ont été couchés dans le scénario parce qu’ils étaient importants. Une fois arrivé au montage, nous avons expérimenté beaucoup plus. On a travaillé avec un ingénieur du son qui se focalisait là-dessus. Il a vraiment construit sa propre vision du film avec le son.

La musique revient tel un leitmotiv sans que son emploi ne paraisse systématique et semble se fondre à l’ensemble. - Chaque son pourrait se fondre dans la partition. La musique dialogique pourrait devenir la musique non dialogique. Tout converge. Ce n’est pas quelque chose qui était apparent quand j’ai commencé à écouter la musique et que j’ai commencer à en discuter avec le compositeur. Je savais que le film serait très musical. C’était vraiment un élément de montage. Quand on a commencé à recevoir la partition, c’est devenu un facteur déterminant : cela précisait la tonalité. On a donc intégré la musique dans la dynamique de montage en recoupant des scènes. Elle nous a servi de toile de fond.

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La musique assoit l’impression de « hors du temps ». - On voulait avoir un ressenti intemporel à l’instar du caractère visuel. Du coup il y a beaucoup d’instruments démodés ou encore des « claps » (il tape alors dans les mains) mais il y a aussi de la guitare électrique et des instruments modernes. Le tout mis ensemble donne quelque chose d’unique qui est en même temps ancré dans l’histoire.

Le casting de votre film est impressionnant. Comment l’avez-vous rassemblé ? - J’ai écrit le scénario sans la moindre acteur en tête parce que je ne pensais pas que nous aurions accès à un grand casting. Mais l’opportunité s’est présentée. Un agent à Los-Angeles a lu le film et a beaucoup aimé. Il m’a demandé qui je choisirais si j’en avais la possibilité et Casey (Affleck) est la première personne qui m’est venue en tête. Je n’étais pas sûr qu’il voudrait le faire. Pour le personnage de Ruth j’étais vraiment sûr qu’il fallait une inconnue qui soit capable de disparaître dans le rôle. L’agent de Rooney Mara nous a suggéré de lui envoyé le scénario – c’état juste avant THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO. Je ne pensais pas qu’elle voudrait faire un petit film au Texas et son agent m’a dit qu’elle faisait ce qui lui plaisait. Et elle a dit oui. Ce qui est intéressant c’est que, même si c’était une star, personne ne savait vraiment à quoi elle ressemblait car aussi bien dans THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO que dans THE SOCIAL NETWORK elle est très différente de ce à quoi elle ressemble dans la vie. Du coup c’était très simple pour elle d’être « anonyme ».

Quelle est l’origine du titre « AIN’T THEM BODIES SAINTS » ? - Quand j’écrivais le scénario, j’avais cette idée que le film devait résonner comme une chanson folk. Je trouvais que le meilleur moyen de le suggérer était d’employer des paroles ou le titre d’une chanson comme titre du film. J’ai entendu cette vieille chanson six ans avant de commencer à écrire, la phrase m’est longtemps restée en tête et je l’ai apposé sur la page de garde avant d’entamer la rédaction. J’étais persuadé qu’on changerait ce titre peut-être trop étrange mais finalement le casting et même les distributeurs ont adoré. Du coup on l’a gardé. Je le trouve singulier et évocateur – il fonctionne de la manière dont je voulais.

Que pensez-vous du titre français, « Les Amants du Texas » ? - Je pense que c’est super en français mais je n’aime pas la traduction parce que ça ne fonctionne pas. J’aime assez bien parce que c’est simple. Le distributeur nous a dit qu’une référence au film  LES AMANTS DU PONT NEUF serait un plus. Et j’adore ce film. Du tout ça me convenait. Mais je ne pense pas que ça fonctionnerait aux USA, ni même en anglais. Ça sonne étrange… mais en français ça sonne très bien.

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Casey Affleck - David Lowery - Rooney Mara - Ain't Them Bodies Saints

Ain't them bodies saints - affiche - poster

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