David Lambert : Entrevue

On 20/05/2012 by Nicolas Gilson

David Lambert signe avec HORS LES MURS un premier film touchant. Celui-ci est présenté à Cannes, en première mondiale, à la Semaine International de la Critique. Il concourt en outre à la Caméra d’Or. Rencontre.

HORS LES MURS est votre premier long-métrage en tant que réalisateur, mais auparavant vous avez collaboré à plusieurs projets d’écriture : comment êtes-vous arrivé au scénario ?

Quand j’étais étudiant en Littérature, j’étais passionné par la narratologie. Je n’avais pas assez confiance en moi pour me dire que je pouvais être metteur en scène de cinéma mais par contre, comme j’aimais les structures narratives, la dramaturgie, j’ai commencé à beaucoup bosser ça. Je suis arrivé au scénario comme ça. Je voyais que tout le monde voulait réaliser, faire le malin mais n’avait rien à dire. Et je me suis dit que c’était peut-être mieux d’arrêter de faire le malin et d’avoir un truc à dire et pouvoir l’articuler. Ca m’intéressait de ne travailler que ça à la base, plutôt que commencer à se poser des grandes questions sur la mise en scène. De toute façon, la base de la base, pour moi, ça reste le scénario ou ce qui est raconté – après comment on le raconte c’est une autre étape. Je suis passé d’une culture très VHS, où je regardais 5 films par jour quand j’étais adolescent, à des études de Littérature à l’Université et le mixte des deux a donné que j’ai commencé à faire du scénario.

Quelle est la genèse de HORS LES MURS ?

C’est le premier scénario que j’ai écrit quand j’avais 22 ans. Il était dans un version très mauvaise. Je l’ai maturé pendant 15 ans et je suis arrivé à synthétiser toute une série de choses, de ma vie affective et amoureuse, au fur et à mesure qu’elles se déroulaient. J’ai commencé sérieusement à le retravailler il y a 7 ans et, à l’époque, je voulais le faire réaliser par quelqu’un. Je m’étais entêté à devenir scénariste en Europe et à me dire que j’allais trouver mon alter-ego réalisateur qui allait tout comprendre à mon univers… Chose qui ne s’est pas faite. Tous les retours que j’ai eu me disaient de le réaliser moi-même. J’ai fait un court-métrage, VIVRE ENCORE UN PEU, qui a eu le mérite de très bien fonctionner, du coup j’ai eu assez de confiance.

Comment le projet est-il arrivé devant un producteur ?

J’étais sur une co-écriture sur un film qui était produit par Frakas (producteur de HORS LES MURS). On se parlait au téléphone et comme j’avais écrit le court-métrage je l’ai fait lire au producteur. Et il a trouvé ça génial. On a monté le court ensemble et on a fait le long. Sans réfléchir. C’est à dire qu’au moment où j’ai fait le court-métrage je lui ai fait lire le long. Et une fois le court terminé, on a enchaîné sur le long. On s’est vraiment rencontré dans un flux de travail.

HORS LES MURS prend place à Bruxelles. Etait-ce important ?

C’est une ville multi-culturelle où l’on peut se marier entre hommes et où l’on peut fumer des joints sans se faire arrêter. Bruxelles contraste avec la prison française où, une fois que l’on traverse la frontière, on est dans un monde beaucoup plus sécuritaire. Alors qu’on est dans une génération qui est née avec l’Europe et qui n’a pas conscience qu’en traversant une frontière les codes peuvent changer.

Lorsque Paulo rend visite à Ilir en prison, il y a une forme de rite de passage. La frontière est alors effective.

C’est très très doux par rapport à ce que c’est dans la réalité. C’est une réalité que j’ai vécue et c’est beaucoup plus dur au niveau de l’attente et des démarches. Comme on est au cinéma et que ce n’est pas un film spécifiquement la-dessus, j’ai été très vite. Mais ces quelques séquences essaient de raconter ça : comment quelqu’un de très accessible devient, du jour au lendemain, complètement inaccessible.

Vous abordez l’homosexualité avec justesse.

Dans la première partie, il y a un rapport très intimiste où l’amour se déploie dans un cocon qui est la chambre d’Ilir et tout le reste est déjà problématique. Il n’y a rien de l’ordre du coming-out. C’est traité avec drôlerie. Le film n’a pas vocation à donner une image de l’homosexualité, c’est un film sur l’amour. J’ai voulu faire un film avec deux mecs dans une histoire d’amour et, qu’à un moment donné, cela se passe très mal et que ce soit très dramatique… mais que ce soit décomplexé et réaliste.

Comment Guillaume Gouix est arrivé sur le film ?

Je l’avais repéré dans COPACAPANA de Marc Fitoussi et quand je l’ai rencontré en casting, JIMMY RIVIERE n’était pas encore sorti, il était moins exposé que maintenant. Je l’ai casté pour Paulo – au départ c’était Paulo et Désiré, Désiré étant congolais – et c’était une catastrophe, ça n’allait pas du tout pour le personnage. Et puis Guillaume m’est resté en tête. En même temps, mon court-métrage a fait plus de 50 festivals dont 15 dans les pays de l’Est, et visiblement la manière décomplexée d’approcher un trucs de mecs avait un réel impact là-bas. C’était touchant de voir ça. Du coup j’ai changé le personnage et j’ai tout réécrit pour Guillaume. Ce qui a donné un rôle taillé sur mesure. Après il a eu un peu peur.

Il a eu peur d’être catalogué ?

Il y a eu cette peur là mais elle a été vite levée. C’est aussi un rôle qui n’est pas facile à jouer. Sur scénario, une scène de fellation ou une scène de ceinture de chasteté, tu ne sais jamais comment ça va être traité.

Justement par rapport au traitement on n’est jamais dans la monstration.

On est dans une pudeur quasiment extrême et puritaine. Il y a une retenue et une pudeur alors que la sexualité est franchement-là. Mais j’ai voulu rester, toujours, à distance de l’émotion. Je trouve que si tu montres trop de la sexualité, et surtout entre deux mecs, tu casses l’émotion et les vrais enjeux. Je trouve plus érotique quelqu’un d’habillé que quelqu’un complètement nu. Du coup ça correspond à ma configuration érotique. Mais c’est vraiment venu sur le plateau où Guillaume voulait plutôt se foutre à poils et moi je voulais qu’on garde un truc sobre. Et je trouve que dans cette sobriété il y a plus d’émotion qui passe. Comme j’avais mon deuxième film en tête qui va être un truc sur le milieu de la pornographie où je savais que je n’allais pas échapper à la bite en érection… Ca s’est aussi construit sur le deuxième film en préparation dans ma tête. Sur ce film-ci je voulais que ce soit plus retenu. Et quand on rentre dans ce trip-là il y a moyen de faire plein de choses. J’aime bien suggérer. Je trouve ça beau. Mais j’ai pris pleinement conscience de cela quand j’ai vu les rushs. Sur scénario on attendait un truc plus trash.

Le cadrage est relativement serré. Ce qui transcende presque l’intimité.

Quand tu as un scénario, tu te demandes qu’elle est la meilleure place de la caméra pour le raconter. Tu te demandes en fait, qu’est-ce qui m’intéresse moi et qu’est-ce qui va intéresser les autres. Ce qui me semble intéressant, ce sont les personnages, leurs visages et la manière dont l’émotion se crée ou ne se crée pas. Je me suis toujours dit que si je devais résumer HORS LES MURS ce serait assez simple : c’est un film qui se passe dans une chambre de bonne, dans une prison et puis dans une chambre d’hôtel. Mettre une caméra dans ces espaces ne laisse pas quinze milles solutions : tu dois être proche. La base du film ce sont des lieux exigus. Ca réduit les possibilité. J’aime être proche des acteurs au cinéma. J’essaie de trouver la nécessité de chaque plan et de ne pas perdre de temps. Et on peut se passer de plein de trucs, il y a plein de choses qui existent hors cadre, hors champs, hors récit : on n’est pas obligé de tout expliquer.

Pourquoi recourir à une dynamique, ponctuelle, de renfort musicaux extradiégétique ?

Sur mon court-métrage je suis resté dans de la musique intradiégétique tout le temps. Sur la construction de HORS LES MURS, je suis resté très longtemps sur cette idée. Après, comme le personnage est pianiste, avec la compositrice, j’ai essayé de rentrer dans la tête de Paulo. Le but était là. Peut-être que ça ne marche pas du tout et que ça paraît de la soupe, mais il y avait vraiment la volonté de renforcer le personnage et de se dire qu’on entre dans son anxiété avec un morceau qui reste très fouillé et très brouillon. Ce n’est pas un « original score » comme les autres. J’ai co-écrit notamment un film où il y a de la musique tout le temps et je devenais totalement taré car je déteste les renforts musicaux. Ici, j’ai vraiment essayé d’équilibrer à minima. Et entre la version sans musique et la version avec musique je trouve vraiment que le film y gagne – après c’est une question de goût.

Le film est au Festival de Cannes en première mondiale. De quoi devenir orgueilleux ?

Ca me fait plaisir pour le film car je me dis que ça va lui donner beaucoup de visibilité. Et c’est ça qui est important : arriver à ce qu’il soit vu. Je crois à sa nécessité. Ca raconte des choses sur l’amour, sur le surpassement de l’absence et sur le changement de vie qui me semblent importantes. Là où réside mon égo c’est que je pense que mon film est nécessaire, il ne réside pas dans le fait d’être à Cannes. C’est vachement bien pour le film. Et surtout je suis content d’être sélectionné à la Semaine de la Critique. C’est très « cinéphilique », très amoureux du cinéma, sans stratégie, à hauteur humaine : je suis assez content de ça. C’est une sélection qui convient bien au film.

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