Interview : Danielle Arbid

On 04/03/2016 by Nicolas Gilson

Réalisatrice franco-libannaise, Danielle Arbid livre sans doute beaucoup d’elle en pointillé dans PEUR DE RIEN où elle retrouve Lina, l’héroïne de son premier long-métrage DANS LES CHAMPS DE BATAILLE, qu’elle met en scène à l’aube des années 1990 lorsqu’elle débarque à Paris. Après une première au Festival de Toronto, Danielle Arbid a présenté le film au FIFF de Namur où il concourrait pour le Bayard d’Or. Nous l’avons rencontrée au lendemain de la projection presse, une projection qui lui a échappé dans la mesure où elle n’a pas pu en vérifier le niveau sonore. « Ce qui me rend nerveuse, c’est la projection (…) j’ai besoin de monter le son. Peut-être que ce n’est pas nécessaire, mais j’ai envie que le public reçoive le film avec la perception que j’ai imaginée. »

Pourquoi réaliser ce film, qui prend place dans les années 1990, aujourd’hui ? - J’ai maintenant du recul. Pour raconter les choses, j’ai besoin de le digérer ; de pouvoir les mettre en perspective mais aussi savoir pourquoi je les raconte. En fait, je n’y avais pas pensé avant. Le film s’est imposé à moi il y a trois ans. Je voulais raconter le regard de quelqu’un qui arrive en France de son point de vue – celui qui regarde et pas qui est regardé ; qui découvre la France « la première fois », avant qu’il ne s’habitue. Durant l’écriture, j’ai essayé de me remémorer ce « choc ». La première fois, il y a des choses qu’on voit que les gens ne voient plus parce que l’habitude a pris le dessus.

Pourquoi justement ce choix des années 1990 qui vous permettent notamment de confronter l’engagement politique des jeunes communistes aux royalistes ? - La gauche dans les années 1990 était beaucoup plus optimiste que maintenant. Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de gauche. Tout le monde se ressemble d’une certaine manière – même la droite et l’extrême-droite : tout le monde veut le pouvoir. Dans les années 1990, il y avait cette ambiance de croire dans l’avenir. Comme si les années 2000 allaient révolutionner la planète. Il y avait une certaine naïveté qu’on a aujourd’hui perdue. En terme de société, on est plus dans la peur. On est peut-être plus au courant des problèmes parce qu’on a Internet qu’on n’avait pas à l’époque. Les rapports humains étaient plus importants, les gens communiquaient directement. J’aimais beaucoup cette période-là. J’aimais la musique de cette période. J’avais 20 ans : j’aimais ce regard sur les gens et la mode – qui revient d’ailleurs.

Danielle Arbid et Manal Issa, réalisatrice et comédienne de 'Parisienne'

Raconter l’histoire d’une jeune fille de 20 ans aujourd’hui à Paris me demanderait de me documenter. Il se passe tellement d’autres choses par le biais des réseaux sociaux. Elle vivrait un autre genre de vie, même sentimentalement. Il y avait une ambiance plus romantique et plus « rock » dans les années 1990.

Vous évoquez la musique, elle prend une grande place dans le film. - C’est quelque de très important pour moi. J’en écoute beaucoup et ça me permet d’écrire ; quand j’écris un scénario, j’ai besoin d’avoir la bande-son du film. Je fais un cinéma assez sensoriel, moins narratif même si je vais de plus en plus vers la narration. Ce qui m’intéresse, c’est faire en sorte que le spectateur soit comme une éponge quand il reçoit le film : qu’il réfléchisse mais qu’il le ressente. La musique est quelque chose d’assez fort. Tout le monde peut la ressentir. Après, la musique dans le film « joue », elle n’est pas gratuite. Le film est très référencé en soi : il y a beaucoup de références à la littérature, aux arts-plastiques et à la musique. Faire un film sur la jeunesse, ce sont aussi des références.

Lina parvient à s’éveiller à elle-même à travers son corps et la sexualité. On sent son évolution tant dans la manière dont elle s’habille que dans la manière dont elle vit les choses. Vous semblez mettre en scène l’importance de se libérer à travers son propre corps. - Quand on a 20 ans on a envie d’être libre – après aussi ou même avant sans en avoir conscience. A 20 ans, on se demande où l’on va. C’est l’âge où les choses peuvent se dessiner, où l’on rêve à un avenir. On rêve de construire une vie. Cette période-là, qui est très représentée dans le cinéma occidental, n’est pas reconnue au Moyen-Orient. C’est même une période dont on se méfie : que vont-ils faire de cette liberté ? Il faut que l’on se marie tout de suite ; que ce questionnement personnel soit mis en ordre, qu’il n’y ait pas de dégâts. Cette période existe dans toutes les sociétés mais est un peu plus opprimée en Orient qu’en Occident où, d’une certaine manière, elle est célébrée. Je vis à travers le rêve, je voulais raconter cette histoire d’une jeune fille de 20 ans.

Vous proposez un regard singulier sur une jeune-femme arabe. - Je n’ai jamais été dans la catégorie de la femme arabe qui raconte son pays et qui fait une cinema « world » tel qu’on l’attend aujourd’hui raconté par une femme arabe. D’où mon problème d’ailleurs, parce que, comme je ne représente pas ce folklore, je n’arrive pas à être vendue. Je suis métissée et mes goûts ont toujours été métissés. Le futur est métissé. On est tous à la croisée des chemins.

Parisienne - Peur de rien

Vous révélez Manal Issa dans le rôle de Lina, comment l’avez-vous trouvée ? - Manal est ingénieure et ne se destinait pas du tout à une carrière d’actrice. On a balisé large pour la trouver. On a casté des actrices au Liban, en France ; des actrices d’origine marocaine, turque ou iranienne… Un assistante faisait du profiling sur Internet et on l’a trouvé sur base d’une image qui pouvait ressembler à une photo que je lui avait donnée. Il s’agissait d’une photo de la jeune fille qui a joué dans mon premier film, DANS LES CHAMPS DE BATAILLE, il y a 10 ans. L’héroïne s’appelait Lina, et (PEUR DE RIEN) c’est l’histoire de Lina à 20 ans. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas jouer dans le film car elle fait médecine. Il y avait cette idée de prendre le même caractère et de l’attraper, 10 ans plus tard, avec une autre histoire… Et ces deux Lina se ressemblent beaucoup.

Vous signez le scénario avec Julie Peyr, la co-scénariste d’Arnaud Desplechin. En un sens, comme lui, votre filmographie semble se répondre à elle-même. Est-ce que vous avez envie de continuer à suivre ce personnage ? - Peut-être. Si jamais, ça viendra. Il y avait trois choses (à l’origine du projet) : raconter l’histoire d’une jeune-femme qui soit immigrée et ait un regard tourner vers le pays – qui regarde et non pas qui est regardée – tout en continuant l’histoire de Lina.

Vous voyagez de la fiction au documentaire, tout en réalisant également des court-métrages. Qu’est-ce que la fiction vous apporte par rapport au documentaire, et inversement ? - Je ne fais pas vraiment du court-métrage mais de la vidéo expérimentale – qui est toutefois très narrative. C’est quelque chose que je brode, que je fais toute seule – de la réalisation au montage. La série « Conversation de salon », qui a reçu le Léopard d’Or à Locarno est peut-être la partie la plus connue de mon travail dans ce domaine. Ce sont des vidéos que je fais entre mes films. Il faut trouver un concept. Je les montre très peu. Ces films ne sont pas édités mais on va le faire. C’est un travail spécial. Sinon, le documentaire classique, je n’en ai fait que deux pour Arte… mais ils ne sont pas vraiment classiques non plus – je rentre et je sors du cadre, je m’engueule avec les gens, je les aime… J’aime beaucoup ce rapport direct à la réalité. Les fictions « classiques », que je travaille avec Julie Peyr, c’est un travail « romanesque » de documentation, de narration, de personnages et de cinéma tout autre.

PEUR DE RIEN ou PARISIENNE ? - Mon film s’appelle PEUR DE RIEN. Le vendeur (Films Boutique) a voulu donner un titre internationnal et a cherché un titre en anglais… et il a trouvé PARISIENNE. Il semblerait que ça s’emploie en anglais, à la française. C’est un bon titre qui prête toutefois à confusion « ici ».

Peur de rien - affiche

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