Interview : Daniel Garcia

On 27/01/2016 by Nicolas Gilson

En 2013, Rania Attieh et Daniel Garcia participaient à l’atelier initié par le Collège de la Biennale de Venise. H., leur troisième long-métrage, est ainsi né au fil un processus très rapide et intense qui les a conduit à défendre un traitement devant un comité d’experts avant de leur rendre un mois plus tard un premier jet de scénario. Sur 12 projets, 3 étaient finalistes. Nous sommes alors en novembre. En janvier les deux réalisateurs obtiennent l’argent nécessaire au tournage d’un film au « micro-budget » de 150.000 euros. Deux conditions s’imposent alors à eux : respecter ce budget et avoir un film prêt à être diffusé à la Mostra du Cinéma à la fin du mois d’août. Le tournage démarre au mois de mars dans la ville de Troy au nord de New-York. Emprunt de références mythologiques, le film entrecroisent les destinées de deux femmes prénommées Hélène. L’une pouponne malgré son âge avancé tandis que l’autre, artiste conceptuelle, s’apprête à devenir mère. Rencontre avec Daniel Garcia.

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Lors de sa présentation à Sundance, le festival indiquait une « première mondiale ». H. a-t-il été remonté depuis sa présentation à Venise ? - Nous avons fait quelques modifications après Venise mais c’est pratiquement le même film. Mais, c’est sûr, il y a quelques différences. Nous avons tourné de nouvelles scènes, mais nous avons principalement changé des choses au niveau du son et des effets graphiques que nous n’avions pas eu le temps de vraiment finir avant la présentation à Venise. C’était une nouvelle version du film mais je pense que la projection à la Mostra est avant tout considérée comme une « exposition » du travail.

Aviez-vous déjà cette idée de film avant de vous porter candidats à cet atelier ? - Nous en avions les bases, l’idée générale. Nous voulions déjà postuler l’année d’avant mais on a découvert le programme sur le tard et nous avons décidé d’attendre un an. Depuis quelques années l’idée nous trottait en tête. Lors d’un voyage en Argentine, Rania (Attieh), ma co-réalisatrice et partenaire, a vu une de ces poupées en forme de bébé dans la vitrine d’un magasin. Elle a cru que c’était un vrai nourrisson et s’est adressée au responsable du magasin qui lui a dit que c’était une poupée « Reborn » et lui a parlé des personnes qui s’en occupent comme si c’étaient de vrais bébés. On a entamé des recherches et on a trouvé plusieurs vidéos. On a vraiment été fascinés. On voulait faire une fiction avec l’une de ces femmes comme protagoniste.

Comment avez-vous construit votre scénario qui entrecroise ce personnage à d’autres lignes narratives nourries par des éléments mythologiques ? - L’histoire de cette vieille femme était un premier point de départ. Parallèlement nous réfléchissions au phénomène de grossesse nerveuse, à ces femmes qui sont persuadés être enceintes et dont le corps réagit comme si elles l’étaient. C’était également fascinant. Nous envions envie de mettre en scène deux femmes qui partagent les mêmes motivations et sont, en un sens, connectées par un étrange événement qui les dépasse. La partie mythologique est venue une fois que nous avions le récit et qu’on pensait à nos influences et au contraste entre l’ancien et le nouveau, le classique et le moderne… Il y avait une vieille femme et une plus jeune, mais aussi le « nouveau Troie » – Troy, dans l’Etat de New-York – et celui de la mythologie. C’est comme cela que des éléments mythologiques sont apparus. Comme nous tournions à Troy, nous avons nommé les deux femmes Hélène. Mais nous nous sommes plutôt servi de nos souvenirs de la mythologie que des mythes-mêmes.

Ces références semblent hanter le film. - Je suis très influencé par les films d’horreur et leur côté effrayant. Les classiques américains des années 1980 comme les « slashers » et leur travail sur le son. Avec Rania, on est aussi influencé par Jean-Luc Godard et un cinéma plus classique. On a rassemblé toutes ces influences comme si nous étions influencé par notre mémoire.

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Vous nourrissez également le film d’éléments incongrus telle une telle de statue qui flotte sur l’eau. - Nous avons repris tous ces éléments de vraies histoires. Outre les poupées et la grossesse nerveuse, la météore a été influencée par celle qui a frappé la Russie il y a quelques années. Pendant qu’on rédigeait le scénario, une tête d’environ cette taille a été retrouvée flottant sur la rivière non loin de là où nous avons tourné le film. Et on n’a jamais su d’où elle venait, personne ne l’a réclamée. C’était un réel mystère. Beaucoup de choses ont été apporté au scénario de cette manière. En mettant toutes ces choses ensemble, on peut avoir l’impression qu’elles sont inventées et irréalistes. Mais toutes se sont produites. On aime jouer avec le caractère incongrus d’événements pourtant réels. !

Vous êtes également le directeur photo du film. - Ce fut le cas sur l’ensemble de nos films. Par le passé c’était avant tout par nécessité. Pour notre premier long-métrage, nous étions juste deux. Nous n’avions aucune équipe. Nous avions déjà fait beaucoup de court-métrages de cette manière. Pour nous, cela nous permettait de faire des films rapidement sans qu’ils ne coutent de l’argent. On monte nous-même nos films. Je fais une partie de la musique. Rania s’occupe des décors et des costumes. On fait le maximum de choses pour être capables de faire le film de la manière dont on envie de le faire. Au fil des ans, on s’y est habitués. Toutefois, dans le cas de H., je n’avais pas prévu d’en faire la photographie. On avait pensé à un directeur photo dont on apprécie le travail mais il n’était pas libre au mois de mars et on ne pouvait pas attendre qu’il soit disponible. Plutôt que travailler avec quelqu’un qu’on ne connait pas, comme notre travail est singulier, on a décidé que j’allais m’en charger.

Concrètement comme est-ce que votre duo fonctionne ? - C’est comme une conversation sur le plateau de tournage. Par moment on parle tous les deux aux acteurs et ils arrivent qu’on disent des choses totalement différentes. C’est une dynamique un peu particulière, mais ça fonctionne. (…) Le cinéma demande un travail collaboratif. S’il ne s’agit pas d’un co-réalisateur, c’est le producteur, le scénariste, le monteur… Ce sont toutes ces personnes que vous rencontrez et avec qui vous travaillez, et avec qui vous voulez continuer à travailler. Que ce soit ou non pratique, ça fonctionne pour nous. C’est comme ça qu’on fait des film. On ne connait pas d’autre manière de procéder.

Vous donnez visuellement plusieurs couleurs au film. - Le caractère gris de l’image est celui, particulier, de cette période de l’année. On voulait que l’hiver se reflète dans le film et avoir cette impression « délavée ». Cela représente bien les sensations du film et ses émotions. Les couleurs des deux « parties » du film sont également marquées, aussi à travers la musique. La femme plus âgée est nourrie d’une composition musicale plus classique tandis que le plus jeune est baignée d’une musique plutôt moderne et électronique. On voulait vraiment deux aspects, visuels et sonores, différents.

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La composition musicale est très présente. Pourquoi employer autant de musique ? - Je suis un grand fan de musique. J’adore la musique dans les films. Mais au-delà, c’est sans doute notre film avec le plus de musique et sentait qu’il le demandait, qu’il en avait besoin. Cela permettait d’amener les tensions sous-entendues et l’émotion des personnages. La musique et plus encore le son sont importants.

Vous essayez de nombreuses choses à travers le montage. - C’est aussi une forme d’amusement. On monte nos propres films et c’est la partie la plus agréable. C’est l’étape à laquelle on fabrique vraiment le film. C’est la meilleure partie.

Les jeux sur le son et sur l’image se répondent à l’instar des interférences radio et ensuite visuelles. - On aimait cette idée d’interférences qui ont une conséquence sur notre réalité – comme la météorite ou le cheval. Pour nous, ces interférences sont comme celles entre notre monde et le film lui-même. Il s’agit d’abord d’interférences au sein du monde fictionnel qui traversent ensuite la fiction.

Quelles ont été vos influences ? - Il y en a des tonnes. Nous sommes deux. Nous avions donc des influences similaires mais aussi des nombreuses influences différentes. Sans vouloir paraître sexiste, Rania est influencée par des choses parfois plus féminines et moi par des choses plus masculines. On oscille entre cela. Je pense que si on faisait des films chacun de notre côté, les miens seraient plus masculins et les siens plus féminins. Ensemble, nous devons trouver un terrain d’entente. Mais s’il fallait nommer des gens, ce seraient évidemment Stanley Kubrik, Godard, Harmony Korine… Il y en a beaucoup. J’ai grandi aux USA, Rania est Libanaise. On apprend à associer nos influences personnelles pour créer quelque chose qui nous plait à tous les deux.

À la toute fin du film, un homme rit. Pourquoi ? - Pour nous la météorite, le cheval et le tête sont des manifestations d’une même « force ». Ce sont des choses qui se sont produites et qui ont des conséquences. On trouvait intéressant d’imaginer que cette tête possédait quelque chose, qu’elle est peut-être hypnotique. En la regardant, il arrive quelque chose à cet homme. Peut-être que le monde entier va ensuite ressentir le même sentiment d’euphorie que lui.

daniel_garcia © Black Movie

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