Critique : Voir du Pays

On 30/08/2016 by Nicolas Gilson

Après l’étourdissant 17 FILLES, Delphine et Muriel Coulin prennent à nouveau le pouls d’une génération qu’elles observent avec minutie. A l’instar des adolescentes de leur premier long-métrage (et comme elles), les héroïnes qu’elles mettent en scène dans VOIR DU PAYS sont originaires de Lorient. Nous les rencontrons alors qu’elles rentrent d’une mission en Afghanistan et débarquent à Chypre pour un séjour de trois jours ; un sas de décompression mis en place par l’armée de Terre française. En ce lieu-frontière, à la fois replié sur lui-même et ouvert sur les étendues maritimes, les réalisatrices questionnent de manière singulière le devenir du monde tout en continuant une réflexion interpellante sur la place qui y est réservée aux femmes. Eblouissant.

Un oeil nous fait face. Tandis que le cadre s’élargit et que se dessine visage d’Aurore (Ariane Labed), son regard semble au loin. Perdue dans ses pensées alors que défile le sol qu’elle vient de quitter. Le cadre s’élargit, laisse paraître son uniforme. Un objet attire son attention : sur un écran se dessine un trajet au départ de Kaboul. Sommes-nous confrontés au regard de la protagoniste que nous l’épousons d’emblée : l’écran projeté devient celui de la projection. Lorsque le titre s’inscrit, déjà, nous savons que Delphine et Muriel Coulin tendent à un propos universel.

voir du pays - Chypre

Concentrant d’abord leur attention sur Aurore et sa voisine de siège (Soko), Delphine et Muriel Coulin dévoilent les enjeux du voyage tout en révélant la complicité qui réunit les jeunes filles. En adaptant le roman éponyme de la première, les réalisatrices témoignent d’une concision intelligente en mettant en scène un huis-clos psychologique dont l’intrigue ne cesse de se complexifier. Nous immergeant bientôt en un théâtre surprenant, lorsque les militaires font escale dans un hôtel 5 étoiles avant de repartir vers la France, elles développent leur scénario autour de cette étape transitoire en s’intéressant à de nombreux personnages dont Aurore et Marine demeurent les figures centrales. Ce faisant, elles nous permettent de tendre à une opinion personnelle sur l’ensemble des questions soulevées par l’hypothèse-même de ce sas de décompression tout en nous contraignant à penser la place des femmes tant dans l’armée que dans la société.

Le caractère féministe du film s’ancre tant par notes impressionnistes que dans le développement scénaristique. Focalisent-elles leur attention sur Aurore et Marine (mais aussi Fanny, interprétée par Ginger Roman) et nous rendent-elles complice de leurs échanges, que les réalisatrices révèlent proprement la place qui leur est accordée dans l’armée – fondues dans le masculin de l’usage du verbe ou au contraire détachées lors que la féminisation du discours apparaît forcée. L’évolution narrative au fil de laquelle les femmes se réapproprient leur corps et leur féminité se veut également éclairante d’une certaine domination masculine qui s’impose différemment selon le cadre « institutionnel » ou civil (sans pour autant réduire l’homme à une position de prédateur).

"VOIR DU PAYS" Un long métrage de Delphine et Muriel Coulin

L’île où prend place l’action répond-elle de la réalité que le lieu fait sens, bien au-delà du cadre offert au militaire pour cette période de transition. Terre de contraste, à l’image de l’arrivée des uniformes dans un cadre paradisiaque, l’hôtel et son contexte direct ouvre un discours sur l’absurdité du monde où certains se battent pour assurer une paix garantissant à d’autres de s’exploser la panse dans une réalité qui semble bien artificielle. Enfermés au coeur de cet espace clos, les personnages doivent faire face à leurs démons par le biais d’un mécanisme de projection virtuelle les conduisant à extérioriser un conflit et un espace dont ils n’ont pas la mesure.

Aurore et Marine se sont engagées pour « voir du pays », mais ont-elles jamais eu l’occasion d’en voir ? Nous confrontant – autant qu’elles – à cette évidence, Delphine et Muriel Coulin explose le huis-clos pour mieux le refermer sur lui-même. Lorsqu’elles sortiront du complexe hôtelier, les protagonistes feront face à la réalité de Chypre : un carrefour des mondes, un espace frontière témoin de la division entre l’Occident et le Moyen-Orient, témoin aussi de l’échec d’une certaine Europe… d’une certaine utopie.

Riche et complexe, le scénario est nourri par une approche esthétique en tous points étourdissante tant elle se veut sensible (et sensuelle) jusqu’à se révéler proprement organique. La photographie permet-elle d’ancrer de saisissants contrastes que le ressenti (trouble) des personnages est transcendé par la caméra qui semble épouser leur énergie. Une hypothèse renforcée par un travail vertigineux sur le son et la musique.

Enfin, emportée par Ariane Lated et Soko, la distribution est à ce point époustouflante qu’aucune hypothèse de représentation ne transparaît – malgré une ponctuelle frontalité et la note romanesque qui clôt le film sur l’impression d’une évocation.

VOIR DU PAYS
♥♥♥♥
Réalisation : Delphine & Muriel Coulin
France / Grèce – 2016 – 102 min
Distribution : Cinemien
Drame

Cannes 2016 – Un Certain Regard (Prix du Scénario)

Voir du pays critique - 1 « VOIR DU PAYS » Un long métrage de Delphine et Muriel COULIN

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