Critique : The Student

On 16/06/2016 by Nicolas Gilson

Adaptation libre de la pièce de théâtre Martyr (Märtyrer) du dramaturge allemand Marius von Mayenburg, THE STUDENT est une expérience troublante. S’appriopriant le texte original qu’il nourrit de la réalité et des contradictions de la société russe contemporaine, Kirill Serebrennikov nous confronte à un délire singulier aux accents universels. Au fil de son développement, le film questionne de front les normes sociales et sociétales d’une Russie en perte de repère marquée par le communisme et un réel antisémitisme. Fascinant.

Le comportement de Veniamin inquiète sa mère. L’adolescent refuse en effet de participer aux cours de natation. Convoqué par le corps enseignant, il explique son refus à travers l’évocation des Saintes Ecritures voyant dans le port du bikini et l’attitude des filles une « dépravation » qu’il appelle à condamner. Se radicalisant peu à peu, ne jurant que par la Bible dont il cite par coeur des versets entiers, Veniamin provoque bientôt une révolution au sein de son école où seule sa professeure de biologie ose lui tenir tête, cherchant à comprendre sa dé-raison.

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Travaillant d’emblée sur la séquentialité, Kirill Serebrennikov saisit notre attention en exacerbant la tension qui habite Veniamin tandis que sa mère se révèle déjà incapable de le comprendre et dès lors de le raisonner, reportant sur l’institution scolaire une fonction qui, par conséquence autant que par fatalité, ne lui incombe plus. Cependant, la détermination de Veniamin bouleverse un système qui se veut être la métaphore de celui au sein duquel s’inscrit le microcosme. Pris en défaut, soucieux de tendre rapidement à un équilibre, le « corps enseignant » opte pour un compromis qui signe, on le sent bien, sa défaite. La dépravation évoquée trouve pour certains – dont la proviseure et son assistante, archétypes communistes – une lecture louable dans le règlement d’ordre intérieur où la notion de « tenue appropriée » est dès lors mise en question. Le premier domino tombe… avant que Veniamim ne remette en question les cours d’éducation sexuelle, la théorie de l’évolution ou encore l’objectivité d’une femme dont le nom a des consonances juives.

Focalisant principalement son attention sur l’adolescent et le personnage d’Elena, la professeure de biologie peu à peu marginalisée, le réalisateur construit son scénario en prenant le pouls d’une société en pleine évolution au sein de laquelle l’épanouissement individuel d’une pleine génération semble possible. Le contraste générationnel devient au-delà source d’un conflit au sein duquel Elena est un élément charnière, personnalisant la transition entre le communisme et la suprématie de l’autorité qu’incarne notamment la proviseure (triste de cette soudaine perte de cadre normatif), et la liberté – toute relative – qui s’offre à la plus jeune génération (animée cependant d’une soif de pouvoir relativement monstrueuse).

(M)uchenik - tehthe student - le disciple

Inexorablement, la raison s’épuise tandis que l’élève, qui se rêve Messie, devient martyr… Déclinaison visuellement poétique du titre originel, (M)uchenik (muchenik signifiant martyr et uchenik élève) fait alors pleinement sens. Au fil de tableaux « évocateurs », Kirill Serebrennikov s’attaque à de nombreux « interdits », de l’émancipation féminine à l’homosexualité. Opposant à l’absolutisme de l’autorité toute émancipation personnelle, il questionne la normativité du dogme face à la foi. Une mise en perspective aussi judicieuse que cruelle…

L’approche esthétique tend à exacerber l’énergie des personnages et la folie – écho du devenir du monde – qui s’impose peu à peu. Si l’inscription systématique à l’écran des psaumes que cite Veniamin est éreintante (d’autant plus que le défilé est tel qu’il en devient inintellible au-delà d’un phrasé en soi indentifiable), le réalisateur ne cesse de nous surprendre en travaillant pluriellement la photographie qui tantôt suggère une pulsion scopique, transcende un réalisme étourdissant, esquisse une allégorie visuelle ou nous projette au coeur de vertiges oniriques. Vu l’exigence de la réalisation et la prépondérance des plans séquences – autant de tourbillons flamboyants – l’interprétation de l’ensemble du casting est éblouissante. Notre réconfort sera de nous rappeler qu’il s’agit bel et bien d’une fiction.

(M)uchenik
THE STUDENT / Le disciple
♥♥
Réalisation : Kirill Serebrennikov
Russie – 2016 – 113 min
Distribution : /
Allégorie

Cannes 2016 – Un Certain Regard
BRFF 2016 – Compétition

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