Critique : The Square

On 12/10/2017 by Nicolas Gilson

Fort d’avoir mis en exergue les normes sociales et sociétales en questionnant les dynamiques de groupe (INVOLUNTARY ou PLAY) ou en faisant imploser le paradigme familial (FORCE MAJEURE), Ruben Östlund pousse plus avant son étude de la nature humaine en s’intéressant à ses valeurs – nos valeurs de confiance, d’altruisme et d’égalité. Ce faisant, il signe avec THE SQUARE une satire étourdissante au sein de laquelle il confronte la notion de « bienséance » à ses limites et questionne habilement l’hypothèse d’exposabilité. L’approche, gorgée d’humour et quelquefois grandiloquente à l’image du protagoniste mégalomane, est magistrale.

The Square - Ruben Ostlund

Conservateur d’un musée d’art contemporain, Christian (éblouissant Claes Bang) est fier de l’acquisition d’une nouvelle oeuvre, The Square, qui initiera une exposition autour des notions de confiance et d’altruisme. Tandis qu’il prépare le plan de communication avec deux experts en marketing, il entre en conflit avec ses propres valeurs à mesure qu’il se trouve confronté à son hypocrisie.

Nous découvrons le protagoniste lorsque, dans ce qui se dessine être un lendemain de veille, il est sorti de son sommeil par son assistante. Christian doit répondre aux questions d’une journaliste américaine, Anne (Elisabeth Moss, géniale), qui s’intéresse à l’hypothèse de l’exposabilité d’une oeuvre développée par le conservateur et dont elle ne saisit pas le sens. Une séquence drôlissime qui d’entrée de jeu donne au film un ton savoureusement sarcastique. Cette dynamique est d’ailleurs soulignée lorsque l’échange prend fin, tandis que nous découvrons l’oeuvre dont dont le nom titre le film. Sur une « musique à la bouche » improbable, quelques plans s’enchainent alors nous confrontant à la mise en place du « carré » dont le sens est porteur d’ironie. Le prologue prend fin.

« Le Carré est un sanctuaire de confiance et de bienveillance.

En son sein, nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. »

Nous retrouvons Christian au coeur d’une foule aveugle qui avance d’un pas décidé sans prêter attention à la réalité qui l’entoure. Fourmi parmi les autres, il éconduit un représentant d’une possible ONG qui tente d’attirer son attention. « Sauveriez-vous une vie ? » Il s’échappe sans prendre garde au message. Pourtant celui-ci se rappelle à lui. Une femme crie bientôt à l’aide. Se précipite dans sa direction et se réfugie derrière un homme à proximité de lui pour se protéger d’un autre qui fonce sur elle. Interdit et d’abord inerte, Christian intervient. Fier de son geste, un peu trop fier même, il se rend compte que son porte-feuille, son téléphone et même ses boutons de manchette lui ont été dérobés. Une anecdote qui l’amuse dès lors qu’il se rend compte qu’il peut tracer son téléphone. Tandis qu’il s’attèle aux activités publiques du musée, il esquisse le plan de récupérer ses biens en forçant les voleurs à les lui rendre. Il sait dans quel immeuble les malfaiteurs se trouvent. Pourquoi ne pas laisser une simple note les avertissant qu’il sait qui ils sont et exigeant restitution ? Il suffit de la glisser dans chaque boîte aux lettres. Mais encorne faut-il oser s’aventurer en banlieue et plus encore dans un immeuble dont les habitants ne sont pas ses pairs…

TheSquare - RubenOstlund

L’homme qui tient un discours – mesuré – sur l’altruisme révèle peu à peu son visage. Veut-il que justice soit faite qu’il opère malgré lui un renversement de situation. Ses accusations sont-elles fondées à l’encontre d’un coupable qu’il se rend compte avoir commis plusieurs erreurs dont celle d’incriminer à tort, individuellement, l’ensemble des habitants de l’immeuble… Pourra-t-il y faire face ?

L’entourage de Christian et sa vie privée complètent le tableau autour de deux axes principaux : l’éducation de ses filles – quelles valeurs leur transmet-il ? – et une aventure sexuelle d’un soir – que traduit que son assurance ? Au coeur de cette ligne narrative, Ruben Östlund envisage la réalité du musée – ce lieu qui a besoin d’argent pour vivre et doit dès lors séduire les donateurs – en s’amusant de la conceptualisation de l’art contemporain. Une conceptualisation qu’il intègre à merveille dans son scénario et dans sa mise en scène afin de nous inviter tout à la fois à la mettre en perspective et à réfléchir aux « concepts » mis en exergue ou à mal, tels quel le pouvoir, l’égalité, le jugement, la confiance, l’altruisme, la justice, le racisme, la stigmatisation ou même la représentation.

The Square - Ruben Ostlund - cannes 2017

Focalisant sans cesse notre attention sur les mendiants, il nous confronte à nos propres démons comme au cancer plus général de nos sociétés à castes où s’ancrent de manière grandissante les divisions entre « riches » et « pauvres ». Une thématique qui donne vie à l’oeuvre phare de l’exposition à venir (autant qu’à l’exposition établie par le réalisateur) qu’il développe avec sarcasme à travers un plan marketing dont la mise en place est en soi une critique du devenir des médias comme des réseaux sociaux. Enfin, le réalisateur se risque avec brio à une séquence déstabilisante d’onirisme au fil d’un cauchemar affreusement réaliste où « l’humanisme » doit faire face à son animalité…

Aussi complexe soit le scénario, il paraît d’une pleine simplicité tant la mise en scène fait sens. Travaillant à nouveau l’image avec Fredik Wensel, Ruben Östlund photographie littéralement les situations qu’il met en scène. S’émancipant du radicalisme épuré de ses premiers « exercices », il continue à jouer avec la fixité du cadre et la séquentialité des scènes (nous permettant de faire attention à de menus détails ou à donner sens à des éléments de caractérisation) tout en osant des « figures » à dessein réthoriques (telles les spirales) ou « demesurées » et flomboyantes. Au coeur de cette approche magistrale, la musique est mère de contraste et ancre une distance amusante voire déroutante.

The Square - Ruben Ostlund Compétition Cannes

THE SQUARE
♥♥♥♥
Réalisation : Ruben Östlund
Suède / Allemagne / France / Danemark– 2017 – 142 min
Distribution : Lumière
Drame

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

The Square - Ruben Ostlund - Cannes 2017 CompétitionThe Square - Ruben Ostlund - Cannes2017mise en ligne initiale le 24/05/2017

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