Critique : The Shape of Water

On 06/09/2017 by Nicolas Gilson

Véritable ôde à la différence, THE SHAPE OF WATER nous plonge dans l’Amérique raciste, homophobe et suspicieuse de 1962 alors en pleine guerre froide. Mettant en scène une romance sur fond de récit fantastique, Guillermo Del Torro semble nous inviter à mettre en perspective la réalité contemporaine en signant un film à dessein outrancier, riche de son caractère romanesque et de ses artifices.

Le cinéaste nous conte une histoire, celle de la Princesse sans voix ; celle d’Eliza, une jeune femme muette. L’appréhendant dans son sommeil, il assoit d’entrée de jeu le caractère féérique de son approche en esquissant, avant toute narration, un voyage dans les eaux troubles de ses pensées, en nous fondant à son rêve ou en transcrivant, du moins, l’état suspendu dans lequel se trouve alors son héroïne.

the-shape-of-water

Il esquisse ensuite le quotidien d’Eliza, la caractérisant peu à peu, avant de le mettre à mal. Vivant au-dessus d’un cinéma, dans un grenier fabuleux, la jeune femme rêveuse a pour voisin Giles – double hypothétique du réalisateur –, un artiste qui tente de survivre grâce à la publicité et a le malheur d’être tombé amoureux du serveur d’un troquet servant d’infâmes pâtisseries. Bien que répétitif et sans but, ancré dans la ritualité du travail et la répétition de gestes (dont certains, triviaux, humanisent le conte), le quotidien d’Eliza semble heureux. Complice de Giles, elle l’est aussi de sa collègue Zelda dont le débit de paroles contraste avec son silence. Travaillant dans une base militaire, les deux femmes sont chargées de nettoyer un laboratoire secret où elles aperçoivent une curieuse créature…

Optant pour le contexte singulier de la guerre froide, Guillermo Del Torro nous confronte à une galerie de personnages haut en couleur et volontairement caricaturaux. Ainsi, le microcosme du laboratoire devient un théâtre où entrent en scène un militaire fier de son pouvoir, un chercheur idéaliste un peu trop curieux, nos comparses (l’une latino-américaine, l’autre afro-américaine) et un homme amphibien. Bien que la narration soit d’emblée revendiquée, les enjeux soulevés importent plus que la finalité du récit.

SOW_02887.CR2

Guillermo Del Toro compose une fresque en nous fondant à son propre regard de narrateur. Il tourne ainsi en dérision l’homme de pouvoir raciste, misogyne et violent, en ouvrant une parenthèse sur son intimité et en moquant savoureusement son orgueil. Il trouve dans le personnage de Zelda une porte-parole qui exprime, avec beaucoup d’humour, un point de vue critique sur le monde et son fonctionnement. Il s’échappe aussi en compagnie de Giles pour traduire le malêtre qui résulte d’une (autre) différence que la société pointe du doigt…

Grand imagier, Guillermo Del Toro compose avec soin sa mise en scène, créant une atmosphère visuelle hypnotique. Rendant hommage au cinéma classique hollywoodien, qui hante littéralement le film d’un bout à l’autre (du cinéma où vit Eliza au poste de télévision de Giles, des pistes musicales référentielles à une parenthèse onirique troublante), il en assimile les codes et, avec humour, jongle avec des artifices éculés pour notre plus grand plaisir tout en offrant à l’étrange créature une humanité dont de nombreux personnages sont dépourvus. Un constat à mettre en perspective…

The Shape of water

THE SHAPE OF WATER
♥♥(♥)
Réalisation : Guillermo Del Toro
USA – 2017 – 119 min
Distribution : Sony
Romance Fantastique

Venise 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle
Lion d’Or

poster_the_shape_of_waterThe Shape Of Water Lion d'Or

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>