Critique : Suburbicon

On 02/09/2017 by Nicolas Gilson

Nous plongeant dans l’univers coloré d’une banlieue américaine telle que fantasmée à l’aube des années 1950, George Clooney propose avec SUBURBICON une comédie noire au coeur de laquelle il met en lumière les parts d’ombre d’une famille a priori ordinaire. Explose-t-il (autant qu’il l’explore) le paradigme familial qu’il s’intéresse parallèlement au ségrégationnisme. Retrouvant à l’écriture son complice Grant Heslov et les frères Coen (dont la patte est indéniable), il opte pour une réalisation riche de ses artifices (si ce n’est une musique surabondante). Un thriller lugubre et savoureux.

Have you met your new neighbors ?

Bienvenue à Suburbicon, une banlieue paisible où de nombreuses familles américaines sont heureuses de vivre ensemble, qu’elles soient originaires de New-York ou du Mississippi. Bienvenue dans les années 1950 où vos voisins vous sourient, sautillant sur la musique d’Alexandre Desplat, à la condition que, comme eux, vous rentrez dans leur définition d’un monde idéal, à savoir blanc. Bienvenue dans cette banlieue où débarquent le Mayers dont la couleur de peau semble justifier l’injustifiable et être aux yeux de certains la seule explication plausible à l’atroce fait-divers venu perturber une harmonie jusqu’alors totale : l’agression de la famille Lodge qui a conduit au décès Rose (Julianne Moore), une figure tellement inspirante.

SUBURBICON

Le film s’ouvre tel un conte de fées. Un narrateur – ou plutôt un promoteur immobilier – nous vend la réalité de « Suburbicon », un quartier comme tant d’autres où après la seconde guerre mondiale la classe moyenne américaine pouvait devenir propriétaire et vivre pleinement « le rêve américain ». Les pages se tournent, les aquarelles s’animent. Les années cinquante prennent vie à la fois dans le fantasme qu’elles engendèrent et la nostalgie qu’elles supposent.

Au rythme joyeux d’une musique féérique (bonjour Alexandre Desplat) nous pénétrons un voisinage aux intentions chaleureuses, où tous se saluent tandis que le facteur sautille de porte en porte. Avez-vous vu vos nouveaux voisins ? Non, pas encore. Mais ce petit monde idéal témoigne bien rapidement de ses limites : aussi coloré soit-il, il n’est habité que par des blancs. Et quelle n’est pas la surprise du facteur lorsqu’il se rend compte que les nouveaux voisins sont noirs. Le trait est épais, risible et ridicule. La suite l’est d’autant moins que George Clooney renvoie à un épisode réel – lorsque la première famille afro-américaines s’installa dans une telle banlieue.

Nous avons beau être dans le fantasme des années 1950 que la réalité contemporaine nous rattrape, comme l’histoire des USA (et pas que). We don’t want them here. La rage blanche est en marche. Elle est à la porte de la famille Lodge dont le jardin s’ouvre sur celui des Mayers. Pourtant, malgré une différence de point de vue entre Rose et Maggie (Julianne Moore), Nicky (Noah Jupe) est encouragé à aller jouer avec le « petit garçon coloré ».

Relégué ensuite au second plan, l’histoire des Mayers ne cessera de nourrir les enjeux qui dépassent l’intrigue qui prend source derrière la porte des Lodge lorsque la famille est agressée. Une violation de domicile que nous envisageons à travers les yeux de Nicky (partageant sa naïveté), tiré de son sommeil par son père (Matt Damon), bientôt humilié devant lui. Alors que de nombreuses personnes guettent les Mayers, les Lodge sont endormis au chloroforme. Rose ne se réveillera pas. Perturbé, Nicky ne comprend que peu (ou top bien) ce qui se passe alors chez lui où sa tante Maggie prend de plus en plus de place… Le thriller se dessine et, aussi grotesque soit-il dans son développement (des plus jouissif), permet à Clooney de questionner la nature humaine.

L’écriture est habille et semble imposer une mise en scène affutée, presque graphique, servie par une lumière digne de grands classiques hollywoodiens. Mais derrière l’artificialité de l’approche esthétique parfaitement maîtrisée (bien que trop anticipative et enrobée d’une musique dictatoriale) se tisse une noirceur qui nous glace le sang. Clooney parvenant alors, admirablement, à faire voler en éclat la figure blanche et irréprochable garante de nos sociétés paternalistes… Notons encore la qualité de la distribution au sein de laquelle Noah Jupe parvient à faire de l’ombre à Julianne Moore.

SUBURBICON
♥♥♥
Réalisation : George Clooney
USA – 2017 – 104 min
Distribution : Paramount
Comédie (noire)

Venise 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

SUBURBICON

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