Critique : Sieranevada

On 19/02/2017 by Nicolas Gilson

Nous immergeant dans la ritualité d’une commémoration religieuse qui suit un décès, Cristi Puiu transcende avec SIERANEVADA la réalité de la Roumanie contemporaine à travers rapports humains et familiaux. Une expérience sensible au fil de laquelle nous devenons les complices de personnages hauts en couleurs qui sont à fleur de peau à cause de la proximité provoquée par leur réunion. Des personnages joyeusement faillibles qui deviennent notre miroir. Lumineux.

Sieranavada 05

Lary se rend chez sa mère dans la banlieue de Bucarest à l’occasion d’une réunion de famille dont le but est de commémorer son père décédé récemment. Autant dire qu’il s’y rend par obligation. D’ailleurs sa femme traine lourdement les pieds à l’idée de s’y rendre et lui signale son intention d’écourter leur visite aussi vite que possible. Une fois sur place, entre son cousin qui tente de persuader l’assemblée du bien fondé de la théorie du complot et une ancienne employée du régime communiste qui loue les bienfaits du totalitarisme, les débats sont vifs et la famille est au bord de l’implosion…

Je ne sais pas comment je le sais, mais je le sais ;

comme je sais que tu sais que je mens quand je te mens.

Ancrant d’entrée de jeu une dynamique d’observation, Cristi Puiu épouse l’énergie de ses personnages, nous confrontant d’abord à l’effervescence d’un couple stationné en double file. Immortalisant un fait ordinaire dans la banalité de sa continuité, il met en place un programme au sein duquel son propre regard, par le biais du prisme de la caméra, s’impose. Il se rapproche alors de ses personnages, enfermés dans leur voiture et faisant route vers une réunion de famille. Tandis qu’ils ont un échange tendu autour de l’achat d’une robe de Cendrillon en lieu et place d’une robe de Blanche-Neige, il révèle leur caractère ou pour le moins celui de Lary qui s’amuse de l’irritation excessive de son épouse en en remettant une couche.

Sieranavada 07

Hyper-réaliste, l’approche n’en est pas moins remplie d’humour, le réalisateur parvenant à saisir la vie dans l’ironie de sa quotidienneté. Après ce prélude, qui définit Lary comme protagoniste du film tout en nous fondant à sa perspective, Cristi Puiu nous confronte à un huis-clos saisissant dont le théâtre est l’appartement de la mère de Lary, l’appartement familial. Au fil des échanges, l’évocation de attentats à Charlie Hebdo permet de situer l’action dans le temps tandis qu’à mesure que les tensions se ravivent entre les différents membres de la familles nous comprenons les raisons de cette réunion. Les points de vue de trois générations se croisent à mesure que les personnages dialoguent ou tentent de dialoguer sur des sujets qu’ils savent pourtant qu’il feraient mieux d’éviter. Mais sont-ils prêt à simplement se livrer, parler d’eux-même sans se cacher derrière la banalité, soit-elle irritante, de ces sujets extérieurs qui confrontent les traditions et les cultures…

Il m’a dit que si je n’étais pas si étroite, il m’aurait quitté depuis des années.

A mesure que les personnages évoquent l’histoire de la Roumanie selon la singularité de leur ressenti, ils se mettent irrémédiablement à nu alors que l’alcool les grisent et que l’appétit les tiraille. Les masquent tombent, le huis-clos se referme implacablement quitte à se que certains se permettent quelque respiration en échappant à l’appartement. Irrémédiablement le microcosme premier tend à une dimension universelle révélatrice d’une impossibilité au moindre dialogue dès l’ors que l’on n’est pas en mesure d’écouter l’autre…

Saisissant la plupart des scène dans leur séquencialité, Cristi Puiu offre à son approche visuelle un caractère réaliste proche du documentaire tant sa caméra évolue dans l’espace au rythme des mouvements et des interactions des personnages. Pourtant le travail hallucinant accordé au son – garant de la continuité des actions mais aussi du réalisme – témoigne du caractère implacable de la mise en scène au sein de laquelle de menues réactions deviennent autant de commentaires. Merveilleux directeur d’acteurs, Criti Puiu parvient à gommer toute impression de représentation tout en nous rendant complices de l’ensemble des personnages qui, quelque soit leur caractère, nous séduisent grâce à leur failles et leurs éclats de rire. Plus encore, il nous intègre au coeur de la famille – pour notre joie comme notre irritation.

SIERANEVADA
♥♥♥
Réalisation : Cristi Puiu
Roumanie – 2016 – 173 min
Distribution : September Film
Photographie en relief

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

Sieranevada_poster

Sieranavada 01Sieranavada 04

mise en ligne initiale le 13/05/2016

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>