Critique : Sage-Femme

On 21/03/2017 by Nicolas Gilson

Réunissant à l’écran Catherine Frot et Catherine Deneuve, Martin Provost signe un film qui évoque tout à la fois le deuil et la transmission. Véritable ode à la vie, SAGE FEMME trouve dans la simplicité apparente de son approche un ton récréatif et réjouissant qui nous fond au ressenti de ses héroïnes en prise avec leurs fantômes. Oscillant entre le réalisme et le romanesque, le réalisateur nous emporte hors du temps et nous enjoint à mettre en perspectives nos sentiments et nos attentes autant que le devenir du monde.

sage-femme © michael-crotto

Claire (Catherine Frot) est sage-femme. Depuis des années dont le poids se ressent, elle se consacre avec passion à ce métier singulier en accompagnant les mères (et les pères) en devenir tout au long du travail d’accouchement. A la veille de la fermeture de sa maternité et tandis que son fils commence à vivre de ses propres ailes, la femme qui doit se tourner vers l’avenir est rattrapée par son passé. Béatrice (Catherine Deneuve), l’ancienne maîtresse de son père, cherche à retrouver l’homme qu’elle a aimé et dont elle ignore le décès.

« Tu sais maman, le monde change et les hommes avec. »

Impressionnant la ritualité qui compose le quotidien de Claire, Martin Provost nous fond à son énergie tout en témoignant de l’humanisme de la femme qui se consacre aux autres. La simplicité de l’approche fait d’entrée de jeu écho à celle de la protagoniste permettant ce faisant d’en exacerber la réalité et de dessiner la poésie qui se détache des petites choses. Quelques scène suffisent à asseoir le décor d’une vie qui bascule en un coup de téléphone, en un message laissé sur un répondeur. Lorsque Claire entend la voix de Béatrice, le temps se fige. Alors qu’elle pourrait ignorer cet appel, elle n’en fait rien et trouve le temps de faire face à ce fantôme du passé. Se rend-elle d’un pas déterminé à un rendez-vous qui tient de la convocation qu’elle est emportée malgré elle dans un tourbillon qui la dépasse. Fantasque et presque irréelle, Béatrice a le don d’exaspérer Claire qui, toutefois, répond présente afin de comprendre, sans doute, les raisons d’une soudaine réapparition.

sage-femme-gourmet-frot©michael.crotto

Pensant refermer une porte en annonçant le décès de son père, Claire entrouvre celle d’un passé qu’elle pensait avoir muré. Ayant dédié sa vie aux autres, la sage-femme ne peut que tendre les bras à celle qui conduisit pourtant son père à commettre l’irréparable.

Effacée et pragmatique (comme le souligne sa garde-robe), Claire fuit le temps en en épuisant chaque minute. Alors que son quotidien tourne autour de la transmission (les scènes prenant place à la maternité sont aussi justes qu’évocatrices), elle vacille lorsqu’il s’agit de faire face aux fantômes d’un passé qu’elle tait d’ailleurs à son fils. Le retour de Béatrice se révèle, peu à peu, être l’étape nécessaire à faire le deuil de sentiments jusqu’alors refoulés.

Comme émergeant d’un temps aujourd’hui révolu, Béatrice s’impose comme un personnage romanesque qui, au contraire de Claire, fuit le présent et se réfugie dans le passé. Trimbalant ses valises et échouant là où la vie la porte, elle se sait à l’hiver de sa vie et veut se laisser porter, une ultime fois, par l’amour. Elle doit aujourd’hui faire le deuil de son avenir pour pouvoir l’affronter.

sage-femme©michael.crotto

Tout en trouvant un équilibre entre les deux personnages dont il transcende la personnalité, Martin Provost définit Claire à travers ses espaces de vie de la maternité de l’hôpital où elle travaille à son potager en bord de Seine où elle respire en traversant (à bicyclette) les rues de Mantes-la-Jolie où se trouve son appartement. Béatrice, elle, est moins terrienne. Aussi elle s’évapore dans les rues de Paris dont elle est aujourd’hui le seule à ne pas voir la réalité y laissant certainement l’emprunte du parfum qu’elle porte depuis toujours.

Martin Provost compose un film « intergénérationnel » riche de ses symboles au sein duquel il confère une place aussi primordiale que singulière aux femmes tout en soulignant que « le monde change et les hommes avec » en offrant notamment à Olivier Gourmet et à Quentin Dolmaire des rôles secondaires habilement écrits. Fin dramaturge, le réalisateur signe des dialogues majestueux que s’approprient pour notre plus grand plaisir des comédiens qu’il dirige avec brio au point de laisser oublier le « cinéma » qu’ils emportent avec (et malgré) eux. Epinglons encore les compositions de Grégoire Hetzel qui soulignent tout à la fois le caractère romanesque du film et l’universalité de son propos.

SAGE FEMME
♥♥(♥)
Réalisation : Martin Provost
France / Belgique – 2017 – 117 min
Distribution : Lumière
Comédie dramatique

Berlinale 2017 – Compétition Officielle – Hors-Compétition
Festival 2 Valenciennes – Compétition Fictions – Film d’Ouverture

Sage femme affiche

sage-femme-deneuve-frot©photo.michael.crotto

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