Critique : Rester Vertical

On 12/09/2016 by Nicolas Gilson

Métaphore étourdissante nous invitant à être maîtres de notre destin, RESTER VERTICAL impressionne nos sens au fil de son développement. Nous emportant aux confins de l’onirisme tout en gardant un ancrage dans la brutalité de l’existence, Alain Guiraudie signe un film, drôle et envoûtant, d’une puissance rare – un conte contemporain dont nous devons définir le loup. Fabuleux.

« Et même qu’on serait indemnisés correctement, on n’a pas envie de nourrir le loup »

Un longue ligne droite. Bientôt, un jeune homme sur le bord de la route. La voiture de Leo fait demi-tour. Entre proposition sincère et séduction, il s’adresse au jeune homme, lui demande s’il a déjà songer faire du cinéma, lui propose de faire un essai ou autre chose. Comme quoi ? Un essai. Un refus esquisse un nouveau départ. Leo rencontre alors Marie, et tandis qu’il tente en vain d’écrire son scénario, il bascule. Ou pas.

Rester Vertical

À l’ouverture, le réalisme. Nous fondant au regard de Leo, Alain Guiraudie en saisit l’énergie tout en l’observant. C’est le temps des rencontres : avec Yoan (le jeune homme au bord de la route), Marie (la bergère à qui il fait l’amour), Jean-Louis (le père de Marie) ou encore « le vieux » chez qui vit Yoan. C’est aussi le temps de le rencontre avec le protagoniste, Leo, qui veut voir le loup. Le temps s’écoule, les chemins se parcourent. Les personnages sont troubles, leurs rapports directs. Comme la vie. Fasciné par Yoan, Leo trouve une certaine jouissance dans les bras et entre les jambes de Marie. Elle dit l’aimer. Il se tait. Ils font l’amour. Elle donne vie au fruit de cette union. Un accouchement qui ancre un premier basculement. Comme la vie.

Sans le moindre maniérisme, l’évolution du scénario tient alors de la pure sophistication. Le réalisme premier demeure-t-il « essentiel » qu’Alain Guiraudie nous emporte à la frontière de l’onirisme, esquissant le conte (notamment à travers l’étrange cabane du Dr. Mirande) comme une mise abyme des plus burlesque, afin de nous confronter à une métaphore éblouissante atour de la figure démultipliée du loup.

Et vos parents, ça va ?

La sexualité – plurielle et libre – est l’un des moteurs du film. Elle anime les personnages, oriente leurs interactions et les révèle à eux-mêmes. Le désir anime Leo d’entrée de jeu. Etourdi par Yoan, il l’est aussi par Marie. Libre et gourmand, Leo répond à ses pulsions – les autres en feront de même. Les codes s’inversent, les normes perdent leur cours. Leo est tout à la fois père, mère et enfant.

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Cette liberté, Alain Guiraudie la sublime à travers son approche esthétique tout en soulignant les peurs qu’elle engendre. Cette liberté, il la fait d’abord et avant tout sienne quitte à étourdir le spectateur ; à le confronter à ce qu’il ne veut pas voir, à ce qu’il réprime ou à ce que la société condamne. Il filme la sexualité sans détour mais avec sensualité, mettant en scène « l’origine du monde » en offrant à Leo la possibilité de savourer le fruit de sa gourmandise. Dans un acte de pure générosité, il magnifie pluriellement l’extase, impressionnant nos sens tout en les confrontant à de nombreuses limites résultant d’une bienséance, d’une « normalisation » qui trop souvent nous aveugle. La frontalité fait judicieusement sens.

À la grammaire singulière de l’écriture, répond celle d’une réalisation parfaitement maîtrisée (du découpage au mixage, en passant par un montage brillant). La photographie est d’autant plus éblouissante que ses modulations, ses ondulations nous hypnotisent – nous fondant au regard de Leo ou nous conduisant à l’observer afin de mieux partager son trouble. Au-delà, Alain Guiraudie parvient à mettre en place autant d’univers qu’il n’y a de personnages – la musique qui définit proprement « le vieux » devenant par ailleurs pour le réalisateur une possibilité de nous surprendre. Le caractère brut des échanges, émanant d’un réalisme cru et direct, nous subjugue. Source de caractérisation des personnages, les dialogues garantissent de nombreux rires tant leur caractère direct transcende leur naturel. Verbalement, on s’encule beaucoup – et pas que.

Enfin, le casting est étourdissant. Damien Bonnard offre à Leo toute sa complexité, mais aussi son « émancipation » : cette saisissante liberté qui conduit le personnage à vouloir voir « le loup », à lui faire face, à lui tenir tête. Magnifiant sa « brutalité », Alain Guiraudie nous subjugue. Une ligne de conduite faisant de chacun des comédiens les instruments – savamment accordés – d’une symphonie éblouissante.

RESTER VERTICAL
♥♥♥(♥)
Réalisation : Alain Guiraudie
France – 2016 – 100 min
Distribution : O’Brother
Aventure métaphorique

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

mise en ligne initiale le 12/05/2016

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