Critique : Réparer les Vivants

On 04/11/2016 by Nicolas Gilson

S’appropriant le récit de Maylis De Kerangal, Katell Quillévéré nous invite avec REPARER LES VIVANTS à partager l’ivresse de l’amour et l’exhaltation de la vie, au-delà du deuil et de la douleur qui en brisent le rythme mais leur offrent couleurs et nuances. Signe-t-elle un scénario d’une richesse éblouissante qu’elle s’impose comme une très grande cinéaste tant son approche esthétique, proprement organique, transcende à la fois son propos et la pulsion, les impulsions qui animent ses personnages. Sublime et renversant.

Suspendue aux machines dans un hôpital du Havre, la vie de Simon n’est plus qu’un leurre. Au même moment, à Paris, une femme attend la greffe providentielle qui pourra prolonger sa vie…

Réparer les vivants - critique - 1

Lorsque s’ouvre le film, nous sommes au plus proche de Simon, fondus à sa respiration tandis qu’il observe Juliette pour qui son coeur bat. En demi-lune, leurs visages se font face, miroirs candides de leurs amours naissantes. Quittant le nid délicat de leur refuge, Simon s’enfuit par la fenêtre, saute sur son vélo en route pour l’aventure. Il retrouve ses amis afin de vivre l’excitation des premières vagues dans le balbutiement du jour. Faisant d’abord corps à leur énergie, Katell Quillévéré tend à rendre palpable leur fascination pour un sport flirtant continuellement avec la mort, en nous immergeant dans le bouillon lorsque Simon doit attendre que les tourbillons aquatiques l’expulsent et lui permettent de reprendre son souffle. Déjà, l’approche esthétique tient du sublime, nous faisant voyager à travers les sensations, des vertiges de l’amour à l’effervescence de l’adrénaline, du dépassement de soi à la complicité amicale aussi. Sur le chemin du retour, le temps semble se suspendre et les éléments se confondre dans une prodigieuse béatitude. Les corps se détendent, la joie se dessine. Mais soudain, c’est l’accident.

A ce prologue qui contient l’essence du film, répond un premier mouvement qui nous plonge dans la quotidienneté d’un service d’urgence médicale. Nous y pénétrons en épousant le pas du Docteur Pierre Révol qui prend en charge Simon, découvrons la réalité de l’hôpital sous les regards croisés de quelques membres du personnel. A nouveau Katell Quillévéré prend le pouls tant du lieu que de la situation, la mère de Simon, Marianne, répondant à l’appel sans doute le plus angoissant de sa vie et devant faire face à une réalité dont on lui révèle peu à peu les contours. Bientôt rejointe par son mari, elle apprend que la vie de Simon a pris fin, que son coeur ne bat que parce qu’une machine lui en donne l’impulsion. Malgré le trouble et les vertiges, une décision doit être prise : Simon aurait-il voulu que sa mort évite celle d’autres personnes ?

Réparer les vivants - critique - surf - 1

Exacerbe-t-elle avec virtuosité les sentiments contraires qui bouleversent les parents de Simon que Katell Quillévéré offre une place majestueuse au personnel médical, entre Thomas, le médecin qui endosse la responsabilité d’évoquer le don d’organes ou Jeanne, une infirmière rêveuse et amoureuse. Une respiration pour nous autant qu’une prise de conscience de l’humanité qui émanent de ceux qui consacrent leur vie à sauver ou panser celles des autres. Et puisqu’il n’est question que de souffle – celui de la vie, celui du coeur qui bat jusqu’à s’envoler – la réalisatrice ne nous prend pas au piège mais nous invite au contraire à nous enivrer dans une parenthèse amoureuse avant de, justement, en sublimer l’hypothèse-même.

Car là où s’ancre plus avant l’adaptation de Katell Quillévéré, c’est justement dans l’amour, dans ce zéphyr délicat, à la fois singulier et pluriel – l’amour se conjuguant à tous les temps et toutes les personnages, qu’il soit maternel ou passionnel. Nous rencontrons alors Claire dont la vie ne tient plus qu’un à fil et ses fils, Maxime et Sam. Le reste se veut providentiel, comme la vie, et se révèle dans la délicatesse d’une écriture, détaillée et pourtant imperceptible, sans cesse magnifiée par la mise en scène.

Réparer les vivants - critique - trancender l'amour - 1

Il y a chez Katell Quillévéré une multitude de petits détails qui font toute la différence. De la justesse des dialogues – quelques fois assassins sans que celui qui les prononce ne s’en rende compte – à la caractérisation « impressionniste » des personnages jusque dans la mobilité, fluide et modulaire, de la caméra et la luminosité de la photographie. Dans la ténuité de certains choix également, à l’instar de la place accordée aux femmes – le personnage de chirurgien interprété par Dominique Blanc était par exemple un homme dans le récit initial. Expérience étourdissante, REPARER LES VIVANTS respire selon son propre souffle et bat selon son propre rythme. Transcende-t-il la vie qu’il nous fait prendre conscience de la nôtre. Troublant miroir au coeur duquel les scènes se répondent et se reflètent dans un mimétisme presque chorégraphié et alors à dessein iconique, nous baignant en un fluide que nous pourrions qualifier d’amniotique.

Les yeux embués (voire les joues rougies), nous sommes littéralement transportés bien au-delà de toute naration, renversés par les interprétations d’un casting prodigieux qui semble vivre chaque situation. Emmanuelle Seigner, Tahar Rahim, Kool Shen, Anne Dorval, Finnegan Oldfied, Monia Chokri, Alice Taglioni, Bouli Lanners, Théo Cholbi, Dominique Blanc, Gabin Verdet, Galatéa Bellugi,… le générique, plus encore que le plan final, se veut hypnotique tant nous avons envie de féliciter chaque acteur (et technicien) qui ont contribuer à nos transports. Et ce y compris Alexandre Desplat qui signe une bande-son magistrale qui, par contraste avec les autres plages musicales et par jeu d’oscillation, magnifie le tourbillon qui nous emporte vers une renaissance. Une expérience fabuleuse.

REPARER LES VIVANTS
♥♥♥♥
Réalisation : Katell Quillévéré
France / Belgique – 2016 – 103 min
Distribution : Cinéart
Fable / Drame

Venise 2016 – Orizzonti
Film Fest Gent 2016 – Compétition Officielle

Réparer les vivant - affiche

Réparer les vivants - critique - parenthèse - 1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>