Critique : PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU

On 20/05/2019 by Nicolas Gilson

Tout est question de perspective, de temps et de regard ; tout est aussi question de codes, de coutumes et de conventions. Afin de bousculer un cadre sociétal et historique qui a figé les nôtres, Céline Sciamma se risque au film en costume en lui insufflant une modernité d’autant plus jouissive qu’elle ne repose pas sur quelque artifice mais sur la nature profonde des personnages qu’elle met en scène. L’héroïne du PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU est plurielle : elle est tout à la fois le sujet du tableau évoqué et celle qui l’observe afin d’en saisir les contours et la profondeur. Elle est celle que le temps a effacé, mais que la curiosité a soudain réanimé. Romanesque, follement romanesque, le quatrième long-métrage de la cinéaste s’impose comme un chef d’oeuvre : en tout point maîtrisé, capital et supérieur, il ouvre sous nos yeux un dialogue avec l’Histoire. Le film non seulement questionne la position et le rôle offerts aux femmes, mais nous confronte à leur nécessaire représentation et figure ce que d’aucuns n’auront de cesse d’oublier, de sciemment effacer voire d’anéantir. Les enjeux sont universels, les personnages singuliers et le film magistral. Céline Sciamma écrit l’Histoire.

« Prenez le temps de me regarder. »

A la première image du film, la blancheur de l’écran nous saisit. Peu à peu quelques gestes sont-ils esquissés comme hésitants que plusieurs jeunes filles sont appelées à faire le croquis de leur professeure de dessin. « Prenez le temps de me regarder » leur dit-elle sans qu’elles ne puissent alors prendre conscience de l’importance de cette adresse ; sans que nous ne nous en mesurions, nous-même, la finalité. L’assurance de la femme est soudain mise à mal. Immobile et pourtant observatrice, l’enseignante est perturbée par l’apparition d’un tableau jusque-là remisé. Elle est en l’auteure et, lorsque ses élèves se montrent curieuses, elle leur en révèle le titre : « Portrait de la jeune fille en feu ». Déjà, nous sommes ses élèves. Le pari de la réalisatrice est maintenant de faire de nous ses disciples.

Portrait de la jeune fille en feu 01

Passé ce prologue, le scénario se tisse autour de l’évocation du voyage de Marianne (Noémie Merlant) en Bretagne où elle doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse (Adèle Haenel à la modernité irradiante), une héritière que l’on a retiré du couvent afin qu’elle épouse l’homme à qui était promise sa soeur, récemment décédée. Introduite en tant que dame de compagnie auprès d’Héloïse qui, résistant à son destin, refuse de poser, Marianne doit la peindre en secret, forte de ses observations… Outre l’honnêteté de la démarche, entre les conventions et les préjugés, se pose rapidement la question de la nature du regard que porte la peintre sur son modèle. Car si la jeune femme s’ose à quelque curiosité, malgré une relative indépendance, elle ne répond pas moins à des codes normatifs que bouscule Héloïse dès lors qu’elle les (re)met en cause.

Loin de faire de nous de vulgaires spectateurs, Céline Sciamma nous conduit inexorablement à faire le même voyage que Marianne, à ouvrir les yeux à mesure qu’elle observe son modèle, en nous confrontant à la notion même d’observation puisque les personnages, qui se dévoilent face à nous, nous font face. Le film demande à être regardé, pleinement regardé. Et cette invitation au regard nous conduit à mettre en perspective le sujet au-delà et à travers la temporalité du film : la place accordée aux femmes par et dans l’Histoire.

« Vous m’autorisez à être curieuse ? »

La réalisatrice porte le choix de nous fondre à l’intimité singulière des femmes dont elle transcende la réalité. Focalisant notre attention sur une génération et trois milieux (outre Marianne et Héloïse, Celine Sciamma offre une place significative au personnage de la domestique, Sophie), le temps de la réalisation du portrait, elle saisit leur quotidien et met en lumière autant qu’en question le rôle qui leur est assigné. L’écriture est puissante tant chaque détail est significatif. L’approche est rhétorique, follement rhétorique. Et dès lors éclairante. Nous plongeant en 1770, Céline Sciamma nous confronte à des interrogations contemporaines à l’instar de l’égalité – ce sentiment doux à vivre ; ce mirage du 20ème siècle. Le dialogue entre les femmes se meut en une leçon d’histoire. Il s’agit de se retourner sur le passé, sur l’histoire pour pouvoir s’en émanciper et, enfin, l’écrire.

A l’implacabilité de l’écriture répondent une direction d’acteurs (ou d’actrices) magistrale et une maîtrise esthétique absolue. Si nous ne pouvons que souligner la justesse du cadrage et de la mise en lumière, chaque élément fait sens jusqu’au moindre détail sonore. La réalisatrice parvient ainsi à guider notre regard sans pour autant être dictatoriale : elle nous invite à observer ce que Marianne refuse de voir et à découvrir ce dont Héloïse l’astreint à ne pas détourner les yeux. La notion-même de représentation est alors mise en scène et, nous invitant notamment à faire face à la réalité d’un avortement, questionne notre regard sur le monde. Regardez. Osez seulement regarder.

Ce faisant, Céline Sciamma nous invite à partager le ressenti et l’émotion de ses personnages (souvent contenue, mais n’est-ce pas là une convention à laquelle il leur est nécessaire de s’astreindre). Leurs gestes les trahissent ou plutôt les révèlent. Les hésitations font place à une détermination qui les rendra, bientôt, actrices de leur destinée.

 

Portrait de la jeune fille en feu 08

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU
♥♥♥♥
Réalisation : Céline Sciamma
France – 2019 – 119 min
Distribution : Cinéart

Cannes 2019 – Sélection Officielle – Compétition

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