Critique : Poesía Sin Fin

On 28/12/2016 by Nicolas Gilson

2013 marquait le retour à la réalisation d’Alejandro Jodorowsky, 40 ans après LA MONTAÑA SAGRADA il signait à nouveau la mise en scène d’un scénario orignal avec LA DANZA DE LA REALIDAD. Initiant un travail d’autobiographie cinématographique, le cinéaste « maudit » nous invitait singulièrement à découvrir son enfance alors que sa famille quittait le village de Tocopilla pour la capitale chilienne Santiago. POESIA SIN FIN est la continuation de ce projet : s’intéressant à son adolescence et à son éveil pour l’art, Jodorowsky signe une fable surréaliste qui, au-delà de son caractère personnel, questionne l’hypothèse même de la création au fil d’une expérimentation subjuguante.

Poesia sin fin - critique

Qualifiant son cinéma de « psycho-magique », Alejandro Jodorowsky nous invite à voyager au coeur d’une aventure féérique qui stimule notre imaginaire, souligne la réalité de la fiction et explose toute normativité. Jeune adolescent, Alejandro se veut chétif. Faible aux yeux de son père Jaime (interprété par Brontis Jodorowsky, le fils aîné du réalisateur), il veut être poète au grand dam de sa mère (Pamela Flores) qui espère qu’il joue du violon – celui, trop lourd, de son oncle décédé.

S’émancipant de son arbre généalogique, Alejandro peut enfin quitter l’enfance. Prenant les traits d’Adan Jodorowsky (le benjamin du cinéaste), Alejandro découvre alors la scène culturelle underground du Chili des années 1940/1950. Qu’importe ses traits, il est alors âgé d’une vingtaine d’année et multiplies les expériences. Il découvre sa muse Stella Díaz Varín (Pamela Flores) et rencontre ceux qui, avec elle, révolutionneront la littérature moderne en Amérique Latine : Enrique Lihn et Nicanor Parra.

Construit sous forme de récit dont le réalisateur est lui-même le narrateur, POESIA SIN FIN est tantôt hypnotique tantôt hallucinant. Ancrant l’hypothèse de l’évocation, Jodorowsky s’émancipe de toute « réelle » reconstitution historique stimulant par là notre imaginaire. Aussi, c’est dans les rues contemporaines de Santiago qui reprend vie une époque révolue tandis que des silhouettes vêtues de noir redessine les contours du décor. Elle-même objet de la mise en scène, la mise en abyme est d’autant plus fascinante qu’elle est teintée d’humour.

Posia sin Fin - muse

Jodorowsky semble tuer le cinéma – ses trucs et ses codes – pour le réinventer. Les artifices laissent à penser au caractère baroque de ce que nous qualifierions à tort de théâtral. Car si le faux est, comme au théâtre ou à l’opéra, apparent, il devient le gage d’une vérité trouble : celle de l’auteur sur son propre devenir et au-delà sur celui de toute création – son cinéma s’inscrivant dans l’histoire du septième art dont il se moque afin de lui crier son amour.

L’humour traverse le film. Entre autodérision et satire, Jodorowsky voyage à travers le temps, ses souvenirs (intensifiés) et ses émotions (exagérées). Sa mère se veut cantatrice (elle ne s’exprime qu’en chantant), son père castrateur tandis que le casting se révèle oedipien : Pamela Flores est à la fois la mère d’Alejandro et la maîtresse l’initiant à la sexualité et à la poésie tandis que deux fils du cinéaste deviennent à la fois son père et lui-même (un jeu qu’il poussera à l’extrême au coeur de la séquence finale). L’expérience (la sienne comme la nôtre) est, dans tous les sens du terme, passionnante.

La palette d’interpétation est riche de ses contrastes. Emporté par Adan Jodorowsky – surprenant électron libre – le casting est aussi envoûtant que la galerie de personnages est improbable. Le cinéma est mort : vive le cinéma !

POESIA SIN FIN
♥♥♥(♥)
Réalisation : Alejandro Jodorowsky
France / Chili – 2016 – 128 min
Distribution : Cinéma Aventure
Fable surréaliste / Biopic

Cannes 2016 – Quinzaine des Réalisateurs

poesia sin fin poster

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